Aujourd’hui en arrivant au boulot, j’ai trouvé un mot dramatique écrit sur le cahier : “On n’a plus la clé du bâtiment F”. Tout le service était sens dessus dessous.
Comprenez, mes petits loups, la perte de clés est la spécialité locale. Régulièrement, on en prête une à un gamin pour qu’il ouvre une salle pour pouvoir travailler entre deux cours, en précisant bien “Tu me la ramènes TOUT DE SUITE”. Injonction habituellement suivie d’un léger “Oui oui”. On nous ramène généralement la clé bien vite, mais parfois, l’emprunteur est tête-en-l’air, voire je-m’en-foutiste. On retrouve alors habituellement la clé quelques heures ou quelques jours plus tard, dans une salle, sur un bureau, ou dans la boîte à lettres, déposée par une personne bien intentionnée. On a l’habitude.
Là, c’était différent, l’heure était grave : la clé était perdue depuis la semaine dernière. Je ne m’en suis guère soucié jusqu’à ce qu’un gus pénètre dans le bureau et demande tout paniqué : “Vous avez retrouvé la clé du bâtiment F?”. Devant ma réponse négative, il s’est presque décomposé sur place, comme si l’on était en l’an 70 post-Apocalypse (la Terre n’est plus qu’une étendue désertique, les rares humains à avoir survécu à une explosion atomique vivent dans des bunkers et n’en sortent que pour se dévorer les uns les autres). “Rassurez-vous, ma responsable en a un double, allez les lui demander dans son bureau”. Son visage s’est éclairé et il a soupiré un grand “merci!” (heureusement, Bruce Willis découvre dans le sous-sol d’un ancien Tesco des boîtes de conserve de haricots rouges, relance la culture des légumineuses et convertit son prochain au végétarisme, sauvant ainsi l’humanité de l’extinction).
Consciente que ce larron ne serait que le premier d’une longue liste et que les haricots rouges m’irriteraient le colon, j’ai décidé de mener l’enquête. Je me suis donc levée de ma confortable chaise tournante et ai marché environ cinq mètres, jusqu’au bureau de ma responsable. “Alors comme ça, on a perdu la clé du bâtiment F?”, demandai-je, les bras croisés, l’épaule contre le mur. “Oui, une intervenante extérieure nous a dit les avoir déposées à l’accueil, mais elles n’y sont PAS.”, m’entendis-je répondre. “Fichtre, pensai-je en mordillant mon cigare, l’affaire s’annonce corsée.” Retournant dans mon bureau, je décrochai mon téléphone. “Accueil du lycée bonjouuuur” susurra la douce voix de Samira. “Samira, est-ce que les clés du batiment F sont à l’accueil?” “Non, affirma, péremptoire, cette dernière.”
Les bras croisés derrière la nuque, je me mis à faire tourner ma chaise, en songeant que si l’intervenante extérieure avait laissé la clé à l’accueil, c’est que notre bureau était fermé, et que les faits s’étaient donc produits après 18h30. C’était Roger, et non Samira, comme chacun sait, qui assurait la permanence à cette heure-ci. Décidant d’en avoir le coeur net, j’enfilai mon imper et montai dans ma 403 cabriolet. Après avoir parcouru trente mètres environ, je me garai devant l’accueil et interpellai Roger : “As-tu récupéré les clés du bâtiment F?”. Roger, tournant la tête, me fixa de son regard bleu acier impassible et agita son seul bras valide. La tension était à son comble. Après un instant qui sembla une éternité, il lâcha enfin le morceau : “Je ne les ai plus, je les ai données à Vincent, de l’internat” me répondit-il s’une voix sépulcrale.
Je sentais que j’approchais du but. Démarrant en trombe, j’arrivai à l’internat quelques secondes plus tard. Montant les escaliers aussi vite que mon grand âge me le permettait, j’arrivai devant le bureau de Vincent. Les cheveux hirsutes, celui-ci bayait aux corneilles en faisant vaguement semblant de lire. Un sourire éclaira sa face quand j’entrai. “Lieutenante, c’est rare de vous voir ici! Lipton?”. J’acceptai, puis demandai : “Vincent, tu n’aurais pas récupéré le passe du bâtiment F, par hasard?” Vincent se leva et scruta le tableau à clés. “Ah… ce sont les clés du bâtiment F, d’accord! Les voilà, Lieutenante! Je ne savais pas pourquoi Roger mes les avait données.” Sans sourciller, j’empochai le trousseau, puis bus une gorgée de thé. “Excellent, Vincent. English Blend?”.
Je remontai dans la 403 où le chien m’attendait. Quand je revins à mon bureau, j’agitai les clé sous le nez de ma responsable. “Voilà le sésame” dis-je. “Incroyable ! Comment avez-vous fait?” s’écria cette dernière, bouche bée. J’entrepris alors de lui narrer mon enquête et les incroyables déductions que mon cerveau surpuissant avaient faites à partir de faibles indices. “Chapeau, en tout cas!” dit-elle pour finir, alors que je terminai mon histoire. Nul doute que cette affaire emberlificotée, qui me tortura les méninges durant dix longues minutes, me vaudra enfin un belle retraite dorée, ou du moins un insigne de la même couleur. Ce n’est pas vraiment pour moi, remarquez, mais ma femme les collectionne. Ça lui ferait tellement plaisir.
Tags:éducation nationale, enquête, Kool and the gang, Lieutenant Columbo

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C’est juste excellent, merci pour ce billet qui m’a fait sourire tout le long & j’en avais bien besoin …
Soooo Mimiiii!
Ah! rien de tel pour sourire toute la journée ^^
Quelle tension j’en ai fait refroidir mon thé.
Je note cependant que tu ouvres la porte à une suite à cette magnifique enquête :
- Que fait le chien pendant que tu travailles ?
- Qu’a t-il bien pu passer par la tête de Roger pour donner les clés à Vincent ?
Tu es un génie.
Drôlissime ! Et quel suspense !
Chapeau pour l’enquête et cet incroyable récit qui glisse tout seul accompagné d’un p’tit thé vert ^^
Merveilleux ! Quel talent ! On s’y croirait !
Quel suspens insoutenable ! J’ai longtemps cru que la clé serait à jamais égarée. Joli coquetèle de réalité et de fiction en clin d’oeil au monde du polar.
PS. L’imper : réalité ou fiction ?
Ohlala ! Quel raisonnement ! Je ne sais pas comment tu fais … tu as eu une augmentation, au moins ?
Et on dit que les fonctionnaires ne foutent rien… Comme quoi !
Encore, encore (je frappe dans mes deux mains comme une môme!!)
NB J’ai tenté la fleur d’oranger dans mon chocolat chaud,
tout doit être dans le dosage, du grand art, quoi,
du coup j’ai rajouté de la canelle,…………. J’ai tout jeté, tout recommencé,
allez dis moi ta recette, allez,
Très honnêtement, tu devrais te lancer dans l’écriture
Mais imaginons que la chaise tourne une minute de plus, alors
“vous seriez vous mis à la peinture des rosiers peut-être avec cinq et sept ?
ah mais je vois que “Les yeux de Stépane Arcadiévitch s’allumèrent en regardant Kitty”
Zut de zut : plein de choses à vous dire mais je dois partir … merci c’était un joli moment
Veronica
J’adore ! Bravo !
J’ai ri spontanément ! La vie est trépidante dans ton école !!!