Tous les cris, les S.O.S.

Chère voisine,

Par la présente je vous signale que l’écoute de Balavoine à fond les ballons à 11h30 une heure hautement matinale de la journée, alors que vos charmants voisins (surtout moi) dorment paisiblement du sommeil du juste, est sans conteste apparentée à un crime contre l’humanité. Veuillez immédiatement cesser ces exactions, où je me verrais dans l’obligation d’en référer aux autorités compétentes qui prendront les dispositions nécessaires afin de rétablir l’ordre dans notre collectivité. J’ajoute que j’ai croisé plusieurs fois votre vieille maman dans l’ascenseur et que je n’aurais aucun scrupule à la pousser dans la cage d’escalier/lui faire ingurgiter de la mort-aux-rats la prévenir si vous vous livrez de nouveau à ces actes honteusement répréhensibles.

Veuillez agréer blablabla.

Emily G.

Mrs Dalloway said she would buy the flowers herself.

Il est des films qui marquent toute une vie. Ces films-là, pour moi, sont au nombre de trois. Trois oeuvres dont je ne me lasse jamais, qui me chamboulent, m’arrachent le coeur -et des larmes- à chaque fois que je les visionne. Bien sûr, j’aime une quantité innombrable de films, beaucoup m’ont touchée, fait rire, ou m’ont simplement permis de passer un excellent moment. Mais ces trois-là sont hors-catégorie. Ils m’ont bouleversée, déchirée. Tous ont un point commun, ce sont des films poétiques qui parlent de femmes et de leurs blessures. 

joy-luck-club-DVDcoverLe premier, que j’ai découvert alors que j’étais adolescente, est  The Joy Luck Club (Le club de la chance) de Wayne Wang, basé sur le roman éponyme d’Amy Tan. Dans le San Francisco des années 80, quatre chinoises ont fondé le club de la chance, un club de mahjong qui les rassemble régulièrement. Le film s’ouvre sur le décès d’une des membres, triste événement qui réunit ses trois amies ainsi que leurs filles. Au fil de l’histoire, l’on apprend la vie de ces femmes, les drames qui ont jonchés leurs vies, les raisons qui les ont poussées à immigrer aux Etats-Unis et les espoirs qu’elles ont emportés avec elles lorsqu’elles ont quitté un pays qui ne leur offait aucune possibilité d’épanouissement personnel. En plus d’un déchirant portrait de femmes, le film est une magnifique évocation des relations mère-filles, de l’amour et de l’incompréhension qui peut exister entre deux générations, l’une marquée par une vie difficile dans un pays aux moeurs encore féodales, qui transfère toutes ses espérances d’une vie meilleure sur l’autre, des jeunes femmes à cheval entre deux cultures, qui tentent de surmonter les difficultés de leurs propres existences.

The Centre Stage, de Stanley Kwan, est un film-documentaire sur la vie de Ruan Lingyu (interpretée par Maggie Cheung), l’uneCE7_CentreStage des figures emblématiques du cinema chinois muet, décédée  à l’âge de 25 ans. Entre les scènes du film sont insérées des interviews en noir et blanc des acteurs et des personnes qui ont connu Ruan. Le film, à travers la vie, les heures de gloire et les espoirs déçus de Ruan Lingyu, qui intégra la nouvelle compagnie cinématographique Linhua, fait revivre la grande époque du cinéma progressiste shanghaien des années 1930 dans une Chine en plein renouveau intellectuel. Calomniée par la presse qui lui prêta des relations amoureuses factices, délaissée par son amant, Ruan se suicida en 1935, en pleine gloire, le jour de la fête des femmes. Lors de son enterrement, trois-cent-mille personnes suivirent son cercueil dans les rues de Shanghai. Les rôles tragiques et sensibles qu’elle interpréta de façon si naturelle  faisaient écho à sa vie. Excellente actrice, femme fragile entrée dans la légende, Ruan, plus de 70 ans après sa mort, fascine encore le milieu du cinéma chinois. 

Enfin, et vous êtes certainement plus nombreux à l’avoir vu, je voue un culte àhours The Hours, de Stephen Daldry, lui aussi adapté d’un roman (de Michael Cunningham). Je ne sais si vous en êtes sortis indemne, mais ça n’est pas mon cas. A travers trois femmes et trois époques, le tableau mélancolique du basculement de vies reliées entre elles par le roman de Virginia Woolf, Mrs Dalloway (dont le titre provisoire était The Hours). Tout d’abord l’auteur du roman, qui en commence la rédaction tout en luttant contre ses névroses et dépressions. Ensuite, Laura Brown, mère au foyer malheureuse dans l’Amérique des années 50, qui commence la lecture de Mrs Dalloway le jour où elle prendra une décision qui bouleversera sa vie. Et Clarissa Vaughan, éditrice à NY, incarnation moderne de Clarissa Dalloway, l’héroïne du roman. J’aime ce film car Meryl Streep, Julianne Moore et Nicole Kidmann constituent un casting plus que parfait. J’aime ce film car j’aime Virginia Woolf. J’aime ce film car quand l’amour, la création, la mort, l’attachement et la souffrance me sont servis sur un plateau d’argent par un trio d’actrices époustouflantes, une mise en scène impeccable et une musique qui prend au coeur, je ne peux que m’incliner et contempler, en pleurant à chaudes larmes sur tant de poésie et de beauté.

Quelques années plus tard, portant toujours ces films et ces destins de femmes en moi, je m’inscrivais en thèse afin de travailler sur des romancières qui mettent en scène des personnages qui leur ressemblent, bien décidée à donner de mon énergie et de mon temps pour présenter aux monde la force de leurs oeuvres. Je n’ai compris que récemment quels avaient été les déclencheurs de cette envie, mais avec du recul tout est très clair: les joies, les blessures et les cris des femmes, d’où qu’elles soient,  me parlent et me touchent très profondément. Aujourd’hui, je pleure en lisant certains romans comme j’ai pleuré devant ces films, car toutes ces femmes font partie de moi, leurs vies trouvent un écho dans la mienne, elles m’aident quotidiennement à me construire. 

Et vous, quels sont les films qui ont influencé votre vie?

Inspirations esthétiques du jour.

Aujourd’hui, j’ai envie de longues robes qui dansent au rythme des pas, de manches papillon qui virevoltent au vent, de pans de soie aériens, de légèreté, de grâce…

Flamenco

Et toujours mon obsession de l'éventail espagnol...

La robe de flamenco, ajustée aux hanches et à la taille, révèle la cambrure des danseuses. Le décolleté, plus important derrière que devant, met parfaitement en valeur l’arrondi des épaules et le port de tête altier. Les volants, cousus très bas, tourbillonnent au rythme de la danse. J’ai vu récemment sur youtube des videos de danseuses qui m’ont estomaquée. La grâce et la tempête réunies… Quand j’étais petite, j’avais des poupées folkloriques espagnoles aux robes de dentelles colorée, mais je n’en avais jamais saisi toute la féminité (à ma décharge, je ne les ai jamais vues danser!)

tang

Cette joueuse de pipa porte la tenue traditionnelle chinoise, une robe croisée et ceinturées à longues manches très amples. Pour les puristes, la robe chinoise est celle-ci, et non le qipao, robe droite à col haut introduite par les Mandchous lors de l’invasion de la Chine en 1644, dont le modèle près du corps, toujours en vogue à l’heure actuelle, a été inventé à Shanghaï au début du 20ème siècle: en effet, traditionnellement, le qipao n’était pas moulant et tombait tout droit des épaules jusqu’aux pieds. (Faites moi penser, à l’occasion, à écrire une note sur l’évolution historique des costumes et coiffures en Chine).

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J’ai toujours adoré le ao dai (littéralement « longue robe »), la tenue traditionnelle vietnamienne, composée, dans sa version de tous les jours, d’un pantalon large et d’une tunique longue fendue jusqu’à la taille. Le modèle ci-dessus est un costume de cérémonie, complété par une veste (je la trouve époustouflante).

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Les lycéennes sont vêtues d’un ao dai blanc. Je ne suis jamais allée au Viêtnam, mais il paraît que les voir passer à vélo, tunique au vent, est un enchantement.

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Que celles qui n’ont jamais bavé devant les costumes du Seigneur des Anneaux lèvent la main (je ne sais si vous vous souvenez du manteau gris que porte Arwen lors de sa chevauchée à travers la rivière, ce fut un des grands chocs esthétiques de ma vie, je TUERAIS pour l’avoir). Les robes médiévales et d’inspiration pré-raphaelites, évasées, sans corset, aux manches larges, sont mes préférées. On en trouve un bel exemple dans le tableau « The Lady of Shalott » de John William Waterhouse.

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Sur ce, je m’en vais rêver aux robes de princesse que je n’ai pas. Pour celles que ça intéresserait, des patrons de costumes historiques sont disponibles sur  la malle aux trésors, le blog d’une passionnée de couture.

Lhasa: nouvel album!

La LloronaAlors que je recherchais le Journal intégral de Virginia Woolf à la Fnac et que je repartais déçue de n’avoir trouvé qu’un exemplaire abîmé, j’ai eu la très bonne surprise, en jetant un oeil désabusé sur les rayons de CD, de constater que le troisième album de Lhasa de Sela était en rayon. 

J’ai découvert le premier album de cette chanteuse, « La Llorona » il y a des années, dans des circonstances que j’ai oubliées. J’ai tout de suite eu un énorme coup de foudre musical: une voix grave et suave, des ballades poétiques chantées dans un espagnol envoûtant. La Llorona (littéralement « femme qui pleure ») fait référence à l’une des plus anciennes légendes mexicaines, dont il existe différentes versions. Selon l’une d’elle, la Llorona envoûtait les hommes avec une chanson triste et statufiait les malheureux qui avaient le malheur de l’embrasser. L »univers brûlant et onirique de Lhasa est peuplé de chansons traditionnelles mexicaines, de légendes aztèques, de Vierges aux cheveux blonds, de désert, d’oiseaux et de peintures flamboyantes. Lhasa nous parle du  soleil ardent, du sable, de la froide condition d’esclave ou de l’arrogance d’une femme qui n’a pas besoin d’aimer. 

the living roadSon deuxième album, « The living Road », sorti en 2003, nous conte l’exil et le voyage à travers des chansons en espagnol, en anglais et en français. Tout aussi troublant  que « la Llorona »,qui a été inspiré par l’adolescence mexicaine de la chanteuse, « The Living Road » prend ses racines dans l’enfance nomade et itinérante de Lhasa. La demoiselle a en effet vécu dans un autobus entre le Mexique et les Etats-Unis, avec son père (un photographe et écrivain mexicain), sa mère (une actrice américaine) et ses neuf frères et soeurs. Dépourvue de l’influence de la télévision, n’allant pas à l’école avant l’âge de douze ans, Lhasa, qui est également peintre (la couverture de son premier album est l’une de ses réalisations) a puisé son inspiration dans les livres, la musique, l’héritage culturel de ses parents et les paysages traversés au gré du voyage. L’originalité d’une personne tient en l’univers personnel qu’elle parvient à développer, et je crois que je ne remercierai jamais assez les parents de Lhasa d’avoir contribué, grâce à l’éducation hors-norme, éloignée des modes et du monde de consommation qu’ils ont dispensée à leurs enfants, la naissance de tels bijoux musicaux qui m’accompagnent depuis tant d’années.

lhasa-risingJe n’ai pas encore eu le temps de me plonger dans « Lhasa », nouvel album sobrement intitulé. Tout en anglais cette fois-ci, j’avoue avoir été un peu déçue de ne pas retrouver l’espagnol qui m’a tant prise aux tripes lorsque j’étais adolescente (les chansons de Lhasa me font immanquablement penser à ces mots d’Anaïs Nin, écrits dans son immense Journal: « Je comprends l’anglais avec ma tête, mais l’espagnol avec mon sang »). Déception pour l’instant sans fondement puisque je n’ai écouté aucune chanson. Je vais immédiatement remédier à cela, tout en travaillant à une proposition d’article pour une revue littéraire dont l’opus à venir touche de près à mon sujet de thèse – qui sait, peut-être y trouverais-je un peu d’inspiration? 

Vous pouvez écouter les albums de Lhasa ici!

And then he wrote.

miller

« Comme je l’ai dit, le jour commença magnifiquement. Ce n’est que ce matin que je suis redevenu conscient de ce Paris physique que je n’avais plus connu depuis des semaines. Peut-être est-ce parce-que le livre avait commencé à pousser en moi. Je l’emporte partout avec moi. Je vais dans les rues avec cet enfant dans mon ventre, et les flics m’escortent à travers la rue. Les femmes se lèvent pour m’offrir leur place. Personne ne me bouscule plus. Je suis enceint. Je me dandine gauchement, avec mon gros ventre pressé contre le poids du monde »

Henry Miller,

Tropique du Cancer


Un dimanche aux puces.

Lors de ma tardive expédition dominicale aux puces (une fois n’étant pas coutume, avec mes parents), je n’ai pour une fois rien acheté. J’ai bien hésité devant quelques objets, notamment un sac à main ancien, en cuir noir rigide, muni d’un fermoir. Ma mère a immédiatement poussé des cris d’horreur: « Ma grand-mère avait le même! ».  Ce qui n’a fait que confirmer ce que je pensais, à savoir qu’il datait des années 50. C’est drôle de constater que les personnes qui ont vu quotidiennement portés/utilisés les objets ou vêtement que nous considérons à présent comme « vintage » se demandent systématiquement comment Dieu pouvons nous aimer de telles vieilleries. Je ne connais guère que mon père qui soit nostalgique des pattes d’éléphant et autres chemises à jabot de sa jeunesse, du temps où il était fougueux et chevelu.

J’avais également repéré un éventail en bois et tissus, mais j’ai renoncé à le prendre car, même à 20 ou 50 centimes, il ne correspondait pas à ce que je cherchais: j’en voudrais un en dentelle, à l’espagnole, dans le style de celui de la photo ci-dessous (qu’on me fasse grâce des taureaux ou danseuses de flamenco peints, merci. Ceux qui connaissent « La mère à Titi » de Renaud comprendront ma répulsion.).

éventail_« Pourquoi un éventail? » m’a demandé mon ex-baba cool de père. Eh bien pour m’éventer, quelle drôle de question. Ça ne se fait plus guère, mais je trouve ça drôlement pratique d’avoir cette petite chose au fond de son sac, surtout dans le sud où nos étés au soleil ne descendent pas sous la barre des 40°C. Plus esthétique aussi que les espèce de mini-ventilateurs à piles dont on voit certains affublés lors des grandes chaleurs, et que j’ai toujours trouvés horriblement moches.

A force de me raisonner, j’aurais pu rentrer bredouille. C’était sans compter sur l’heure tardive qui obligeait les exposants à remballer et beaucoup à laisser sur place ce dont ils ne voulaient plus. En fouillant un peu ça et là dans les cartons, j’ai trouvé un gros classeur plein d’intercalaires (pas la manne divine, certes, mais je n’aurais pas à en racheter un quand celui que j’utilise sera rempli de notes) ainsi qu’un billet d’avion Air France Bastia-Nice de 1952, accompagné d’une photo d’un vieux monsieur:

DSC04954-pola

Si quelqu’un reconnaît son aïeul, je serais heureuse de lui rendre la photo!

Ma mère a ramassé quelques vieux jeans au hasard, qu’elle comptait utiliser pour en réparer d’autres, et ô surprise, une fois à la maison, elle les a essayés pour voir et les deux lui allaient parfaitement. Chacun a eu sa part du butin, car mon père a trouvé une affiche laissée à l’abandon qu’il avait repérée sans l’acheter. Je pense qu’à l’avenir  je rejouerai les « éboueuses »!

Suivront dans quelques temps les photos de l’après-midi passé au vert…

La dame de Shanghai.

zhang ailingZhang Ailing (张爱玲), plus connue sous le nom d’Eileen Chang, est une romancière née en 1920 à Shanghai. Issue d’une famille de lettrés, diplômée en littérature, elle a montré très tôt un réel talent pour l’écriture ; ses premiers romans furent publiés en 1943.

Remarquablement, dans les romans et nouvelles de Zhang Ailing, l’accent est mis sur la tension amoureuse entre hommes et femmes ainsi que sur le ressenti féminin, alors même que la littérature de l’époque, dans une Chine envahie par le Japon (nous sommes alors en pleine guerre mondiale), était profondément patriotique. L’oeuvre de Zhang Ailing détonne en ce que les revendications politiques en sont totalement absentes, l’auteur préférant se focaliser sur la vie des citadins. La description du paysage socio-politique de l’époque n’en est pas moins minutieuse et intéressante car elle nous plonge dans le Shanghai et Hong Kong des années 1940 et le quotidien d’une Chine sous l’occupation japonaise.

Nous devons à Zhang Ailing les sublimes « Le chant du riz qui lève» (le dernier roman qu’elle ait écrit avant de mourir à Los Angeles), « La cangue d’or », ou encore « Rose blanche et rose rouge ». Elle est également l’auteur de « Lust, Caution », nouvelle dont Ang Lee tira récemment le film éponyme à l’esthétique admirable, dans lequel on retrouve Tony Leung (à l’esthétique également admirable, soit dit en passant, que la plupart des occidentaux ont découvert dans « In The Mood For Love » de Wong Kar-Wai) et dont voilà quelques captures, pour le plaisir des yeux:

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Zhang Ailing fut également la traductrice en anglais d’un roman de Han Bangqing, datant de la dynastie Qing et écrit en dialecte Wu. Intitulé en anglais « The Sing-Song Girls Of Shanghai », le titre original n’est autre que « Biographie des fleurs de Shanghai » (海上花列傳). Cela vous dit quelque chose ? C’est en effet le livre qui inspira Hou Hsiao-Hsien pour son film « Les fleurs de Shanghai » (海上花), sorti en 1998, sublime lui aussi (et tiens, quel acteur trouvons-nous à nouveau? Notre cher Tony… décidément, le hasard fait bien les choses!)

Si vous n’avez vu aucun des deux films susmentionnés, courez à la médiathèque pour vous les procurer au plus vite, vous en prendrez plein les mirettes (les amateurs de vêtements d’époque et de costumes comme moi seront servis). Et, si vous souhaitez vous initier à la littérature chinoise, je ne peux que vous engager à lire Eileen Chang (ses livres traduits sont généralement publiés sous son nom anglais), à mon humble avis l’un des meilleurs écrivains de son époque.