Ungern, l’homme d’un rêve

Trêve de futilités, ce n’est pas parce-qu’on est sur un blog de fille qu’on va passer notre temps à causer chiffons. Si j’aime les robes, j’aime aussi les aventures, les épopées et les grands fous. Voici donc venu le temps de vous parler d’un homme pour lequel j’éprouve la plus grande fascination: le baron Ungern-Sternberg.

Ungern en 1920

Ungern en 1920

Aussi intéressante que soit la biographie et l’ascendance de Roman Fiedorovic von Ungern-Sternberg (appelé aussi Ungern von Sternberg), né en 1885 et descendant d’une lignée de nobles baltes, j’irai pour l’instant à l’essentiel: le baron embrassa une carrière militaire en tant qu’officier dans l’armée impériale russe.

Lorsque la révolution bolchévique et la guerre civile russe éclatent en 1917, Ungern se range du côté des Blancs sous les ordres de l’attaman (chef cosaque) Semenov, dont l’armée à été repoussée par les Rouges dans la région du Lac Baïkal. Farouchement opposé à la révolution qu’il considère comme l’ennemie du genre humain et de la civilisation, Ungern-Sternberg, qui se sépare de Semenov en 1920 afin de combattre à son compte, crée depuis la cité mongole de Douria dont il a pris le commandement une armée unique en son genre et sans précédent qui restera dans la légende: la Division Asiatique de Cavalerie, ou Division Sauvage, composée d’émérites cavaliers russes, cosaques, bouriates, mongols, tibétains et japonais. Entouré par les armées ennemies (russes rouges et chinois républicains) contre lesquelles la Division mènera de féroces combats, Ungern poursuit un but: faire de la Mongolie un grand état indépendant.

Ungern, avec ses cavaliers, conquiert Ourga (l’actuelle Oulan-Bator, capitale de la Mongolie), alors aux mains des chinois, libérant au passage le Bouddha vivant (troisième dignitaire dans la hiérarchie bouddhiste, après le Panchem Lama et le Dalai Lama), prisonnier de ces derniers. Considéré comme le libérateur des mongols, le baron est alors élevé au rang de « Premier Prince de Mongolie » par le Bouddha vivant, ce dernier étant lui-même couronné empereur divin. Ce couronnement est pour Ungern, devenu Ungern Khan, nimbé d’une aura divine auprès des mongols qui lui accordent toute confiance, une première victoire, lui dont l’ambition est ni plus ni moins de rétablir les monarchies dans le monde entier.

Ungern-Sternberg par Hugo Pratt

Etant très peu versée dans l’histoire militaire et encore moins admiratrice de la chose, ce sont de ses rêves insensés que me vient cette fascination pour lui: en effet, Ungern-Sternberg entendait créer un état panasiatique, résurrection de l’empire de Gengis Khan, dont les moeurs et la politique, bien loin de celles de l’Europe occidentale décadente, seraient pures. Grand admirateur des populations nomades, l’ambition folle et utopique d’Ungern était d’agrandir la Mongolie, puis de gagner la Russie et enfin l’Europe, non pour assouvir une soif de conquête mais pour créer un « empire universel » qui restaurerait « le royaume de Dieu sur terre », d’insuffler une sagesse orientale à une Europe qui en manquait tant « (…) nous rallierons les bouriates et les Khirgiz, nous pousserons vers le Turkestan, le Tibet, la Corée, le Cachemire… Je vais sonner le grand réveil des peuples qui se joindront à nous pour rester libres, pour devenir eux-mêmes, pour conserver leur héritage et leur foi. Face à L’internationale de Moscou, je veux fonder l’Internationale d’Ourga* », écrit le baron dans sa correspondance.

Ungern dans le film "Corto Maltese: la cour secrète des arcanes", 2001

Ungern dans le film "Corto Maltese: la cour secrète des arcanes", 2001

L’histoire et la légende s’emmêlent inextricablement quant à la personnalité du baron, les descriptions qui nous restent de lui se contredisant parfois. Fervent chrétien mais bouddhiste convaincu, officier revêtu de la robe traditionnelle mongole (voir photo), noble à l’ascendance guerrière indéniable (croisés, chevaliers teutoniques) et mystérieuse (un de ses ancêtre passait pour alchimiste), très intelligent, courageux, dépourvu de sensibilité, homme de bien, voilà, entre autre, ce que l’on retiendra d’Ungern. Surnommé post-mortem « le baron sanglant », en vertu d’une férocité qui fut plus tard démentie, il entreprend cependant de réformer Ourga pour le bien de la population en faisant notamment réparer les réseaux électriques, réouvrir les écoles et créer un hôpital; ascète intransigeant, idéaliste et mystique (on raconte qu’il consultait des devins, l’un d’eux lui ayant annoncé sa mort), Ungern-Sternberg voyait dans son combat une lutte ésotérique entre le bien et le mal, une façon de vaincre l’inéluctable malédiction prophétisée par les tradition chrétiennes et bouddhiques qui mettrait fin à la civilisation. Ungern, aux rêves trop fous (ou à la quête trop noble) pour être partagé par ses pairs, sera trahi par l »un de ses lieutenant et livré aux bolchéviques, qui le fusilleront en 1921 (là encore, les circonstances de sa disparition sont sujettes à discussion).

Guerrier illuminé (certaines sources le déclarent psychologiquement instable, on le surnomma également le « baron fou » en vertu de son comportement excentrique), la vie d’Ungern relève de la tragédie, au sens grec du terme: dernier général Blanc à avoir combattu les Rouges avec son armée légendaire dans une guerre perdue d’avance, sa quête n’en fut pas moins implacable. Les 130 jours qui lui restaient à vivre, prédits, raconte-t-on, par un devin, ne le dissuadèrent pas de continuer la bataille. « Mes jours sont comptés. Je ne peux pas mourir en général chinois. Mais tel que je suis: Junker balte, général russe et prince mongol. C’est déjà beaucoup pour un seul homme. Je ne suis pas un aventurier ou un mercenaire. Je suis l’homme d’un rêve. On ne change pas de rêve pas plus qu’on ne change de peau*« .

Il n’est pas étonnant de retrouver Ungern-Sternberg sous la plume d’Hugo Pratt dans Corto Maltese en Sibérie (un tome que j’idolâtre), l’auteur aimant à entourer son héros de personnages mystérieux et ambigus. Fataliste et lucide, le baron déclarera à Corto: « Moi, je vous offre un nouvel empire (…) Si l’occasion se présente, rappelez au monde que j’avais un destin tragique« . Ironiquement, Pratt fera tenir à Ungern les propos suivants: « Je crois que vous êtes tous un peu fous« , ce à quoi Raspoutine rétorquera « Excusez-moi, Excellence, mais le seul fou ici, c’est Corto Maltese. »

L’épopée du baron inspira des chansons à de nombreux groupes français de Oi! punk et de métal, tels Paris Violence, La Souris Déglinguée (qui évoque l’ombre d’Ungern à travers un voyage en transsibérien), ou encore l’Edelweiss Noire, contribuant à faire d’Ungern un personnage de guerrier romantique:

« La baron chevauche à travers les steppes d’Asie/ au gré de ses rêves de gloire et de folie/ se sacrer souverain d’un empire oublié/ puis tracer ses frontières à coup d’épé/ (…) Ungern-Sternberg, chevalier romantique/ les rêves les plus fous sont les seuls que l’on réalise » Paris Violence, Ungern-Sternberg

* Ungern, Erik Sablé, Ed. Pardès, 2006

Pour en savoir plus:

– Bêtes, Hommes et Dieux, A travers la Mongolie interdite, 1920-1921, de Ferdynand Ossendowski, qui fut le conseiller d’Ungern, aux Ed. Phebus

– Le baron Ungern, Khan des Steppes, Léonid Youzepovitch, Ed. des Syrtes, 2001;

– Ungern, le baron fou, Jean Mabire, Ed. André Balland, 1964


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8 réflexions sur “Ungern, l’homme d’un rêve

  1. abraham kadabra dit :

    16/20
    Devoir intéressant et bien documenté.

    Pour la semaine prochaine, merci de traiter la question suivante :
    La conquête du monde est-elle compatible avec une sexualité épanouie ?

    Gros poutoux

    • emilyndme dit :

      @Abraham Kadabra: Eva Braun aurait répondu « non » (preuve qui ne trompe pas, elle possédait des bichons). A combien de copies doubles ai-je droit?

  2. abraham kadabra dit :

    Est ce qu’elle avait de gros bichons ?
    Tu as droit à autant de copies doubles que tu le souhaites.
    Tu as 4 heures.

  3. Stella Polaris dit :

    Merci pour les références biblio ! Comme toi j’adore « Corto Maltese en Sibérie » (largement un de mes Corto préférés) et je suis ravie d’avoir l’occasion d’approfondir mes connaissances sur ce personnage fascinant.

  4. abraham kadabra dit :

    Adolf refusait de se laisser photographier en compagnie des bichons d’Eva Braun, tout juste bons pour une femme selon lui.
    Incroyable !

  5. Emily G. dit :

    @Stella Polaris: Ravie de trouver une autre fan de Corto en Sibérie. En ce qui me concerne, la Russie du début du siècle, les steppes, le transsibérien… sont des fantasmes d’adolescence encore très très persistants 😉

    @Abraham Kadabra: Il préférait son berger allemand Blondie (beaucoup plus viril, sans doute).

  6. orchidée dit :

    Bonjour,
    Je souhaite contacter l’auteur Erik Sablé quant à Ungern-Sternberg mais ne trouve aucune adresse;
    Merci

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