Dirty Christmas.

Il parait qu’en cette période de fête il convient de faire partager son réveillon. J’ai refusé cette année de le fêter avec mes consanguins, pour des raisons d’éloignement et d’affinités, et ai été très bien accueillie ailleurs, chez des personnes adorables qui ont accepté de nourrir et réchauffer les quelques-uns qui avaient boudé leur propre famille. Je n’ai pas envie de m’étaler plus que cela sur le sujet, parce que j’ai fait deux réveillons dans deux endroits différents, deux aller-retours en train, reçu et offert quelques cadeaux, bu de l’alcool, mangé du salé et du sucré, exactement comme tous les bipèdes du monde occidental en cette fin décembre, et que ce n’est guère passionnant.

Je m’étais appesantie sur ma wish-list et sur ce que j’avais reçu l’année dernière à la même date, mais là, honnêtement, tout ça me passe au-dessus. Parce qu’en ce moment je suis tout sauf matérialiste, j’imagine que c’est ce qui arrive logiquement quand on a juste envie de sincérité, envie de ressentir et pas d’avoir – appelez-moi Christopher McCandless (ou Alexandre Jardin, pour la beauté de la phrase). Parce que j’ai été simplement heureuse de passer du temps avec des personnes que j’aime. Parce que certaines m’ont tout de même manqué et ont occupé mes pensées ce soir là. Parce qu’il s’est passé des trucs moches et que quand un truc moche arrive pendant les fêtes, il devient encore plus moche. Parce que je n’ai pas envie.

Et parce que s’il fallait vraiment vous montrer mes réveillons, vous auriez sous les yeux des jeunes qui fument de l’herbe qui fait rire en jouant au poker, des whisky et des russes blancs, des déballage de cadeaux à 21h parce qu’on est des rebelles de Noël, des enregistrements de blagues honteuses sur le préfet, des huitres mortes et pas mangeables, des nanas à moitié mortes de fatigue étalées sur le tapis Ikéa à minuit, un pub plein de bidasses, des bouts de verre dans un shaker, des ronds dans l’eau d’une baignoire avec un cendrier plein de mégots de roulées à côté et surement quelques clichés noir et blanc pas très regardables.  Et franchement, avouez que ce n’est pas du meilleur effet.

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De l’extravagante vie du thésard.

Deux jours sans voir le soleil. En même temps, du soleil, il n’y en a pas. Deux jours que je suis enfermée chez moi, en baggy, gros pull et grosses chaussettes, cheveux attachés n’importe comment et lunettes vissées sur le nez, à contempler tristement ma page Word qu’aucun mot ne vient remplir. Je suis bloquée, et ce n’est même pas de la mauvaise volonté. Je n’arrive pas à aller au-delà des onze premières pages – lesquelles ont toutefois obtenu un retour positif de la part de on directeur de thèse, qui a poursuivi avec une note d’humour : « Onze pages, c’est le début du bonheur. Allez, plus que 489 et le compte y est! »

(J’aime cet homme)

Je commence à culpabiliser, surtout que d’après mes calculs, au rythme de onze pages en deux mois, il me faudra environ soixante mois pour venir à bout de ma thèse, ce qui, vous en conviendrez, est une mauvaise nouvelle. D’ailleurs, dès que je finis cet article, je retourne essayer de me concentrer sur ma page désespérément blanche, ce qui n’est pas gagné étant donné que je pense à peu près à tout sauf à ça. A cette chapka qui n’arrive pas, à quel thé je vais boire, au prochain épisode de In Treatment, à Vilain-briseur-de-coeur. ENCORE? Et oui, encore.

Comprenez, de mon temps les scientifiques étaient chauves et bedonnants, ou alors secs et dotés de cheveux hirsutes. Ils étaient vieux, gris, mornes, les yeux camouflés derrières des culs-de-bouteilles et je ne comprenais rien quand ils parlaient de vecteurs, d’équations à deux inconnues et de précipités se formant dans le tube à éprouvette. Ils ne moulaient pas dans des t-shirts Celio leur ventre noueux et leurs épaules fermes savamment entretenus par des séances de tennis. Il n’avaient pas recours aux lentilles de contact  et n’auraient jamais eu l’idée d’être musicien et de courir les concerts super cool. Où va le monde, je vous le demande.

J’en parle légèrement, parce que le savoir seul et inapte à s’engager me soulage à un point inimaginable. Ce qui m’ennuie un peu, c’est de n’être toujours pas prête à réellement renoncer. Qu’est-ce qui te plaît chez lui? m’a très sérieusement demandé un ami. Ce qui me plaît, c’est l’émotion que j’ai ressentie et au-delà de laquelle je ne parviens pas encore à aller. Quand je me serai persuadée qu’il ne me convient pas, j’en reviendrais peut-être et j’arrêterais de le désirer. On n’a pas idée d’avoir un fessier si parfait, aussi – ça doit être une alchimie physique.

Le petit rebondissement de ces derniers jours, c’est qu’il va probablement garder mon chat pendant mon absence du jour de l’an. Je commence à regarder minou de travers en me disant qu’il va se faire caresser pendant cinq jours par ses paumes douces nourries au Mixa, s’installer en toute impunité sur ses cuisses musclées et se faire câliner à l’envi sous la couette, l’infâme. Lundi 20 décembre 2010, Emily sombra dans la folie en devenant officiellement jalouse de son chat. Après quoi, elle tenta vainement de retourner à sa thèse mais ne réussit qu’à dévorer ses livres. Elle finit ses jours à l’asile, où elle écrivit jusqu’à sa mort des suites mathématiques étranges sur les murs des toilettes en baragouinant des propos incompréhensibles à propos d’une crème pour les mains.

Elle est née des caprices.

Bashung et bain chaud, ce sera ma thérapie de ce soir, avec un bon thé à la fleur d’oranger accompagné de quelques pages du Paradis des Femmes d’Ali Bécheur, ma première expérience de littérature tunisienne de langue française. Un jour je vous raconterai combien le terme de « littérature francophone » m’est longtemps sorti par les yeux simplement à cause du département homonyme de mon université, qui pense crânement avoir la mainmise sur mon unité de recherche. Ce livre me plaît beaucoup : attirée par sa couverture, je l’ai ouvert au hasard, y ai lu une phrase dont je suis tombée amoureuse et l’ai acheté aussitôt. Cela faisait longtemps que je n’avais pas eu de coup de coeur pour un ouvrage, cela faisait d’ailleurs longtemps que je n’avais pas eu de coup de coeur tout court.

Je redécouvre, palpitante, l’émotion, bonne ou mauvaise ; je me redécouvre capable de frissonner à la lecture d’un mot, de chavirer au son d’une voix, d’être submergée de sentiments pour quelques paroles échangées. Etrangement, cela a coïncidé avec le retour fracassant dans mon espace vital de l’homme qui m’a brisé le coeur ; il me l’a brisé encore une fois, pour un presque rien, dirait-on ; en apparaissant comme une antithèse de moi, qui ai été sur un ascenseur émotionnel toute la semaine, une fois en haut, une fois en bas : il est de nouveau seul, depuis quelques semaines, m’a avoué s’être trompé en pensant en aimer une autre, ne pas se reconnaître, ne plus être à fleur de peau comme avant, ne rien envisager avec personne. Incapable de sentiments.

Mon miroir inversé, mon beau paradoxe, tu me reviens sans me revenir, blasé quand je me sens de nouveau vivante, avide de désirer, d’être amoureuse et de partager. Tu te dérobes, toujours, je sais que tu ne feras jamais rien d’autre que m’échapper. Tu n’es jamais là où je t’attends, car je ne t’attends jamais où il le faudrait. Tu décides de mourir quand je ressuscite et comme de bien entendu, tu m’emportes aux Enfers avec toi. Et encore, et toujours, je tremble d’espoir. Puis de déception.

Mes yeux sont dans le miroir où je les ai laissés.

(Alain Bashung, Toujours sur la ligne blanche)

 

Mon précieux ami,

« Vouloir nous tue, pouvoir nous détruit. » Ainsi, tu cites Balzac pour mettre en mots ton propre désarroi. Sais-tu que j’ai compté les messages que nous nous sommes échangés? Une quarantaine, en quinze jours. Trop, peut-être, pour que ce soit honnête. Certains très longs, d’autres très courts. Réconfortants, érudits, cyniques ou drôles. Recevoir ces quelques mots de toi m’ont, à chaque fois, réjouie. Ton soutien moral, ton bon sens, ta subtilité, ta profondeur, ta fragilité, voilà ce que j’ai aimé chez toi. Nos nombreux échanges, et ces heures que nous avons passées côte à côte, moi à rédiger ma thèse, toi à corriger tes copies de philo, partageant un repas ou devant un thé, m’ont réchauffée. Nous nous connaissons depuis si peu de temps, pourtant j’ai une profonde affection pour toi. Je pense souvent à toi,  tranquillement, comme on pense à un être cher.

Je ne peux te dire plus que ce que je t’ai déjà écrit : les batailles que nous menons contre nous-mêmes sont les plus difficiles, elles nous laissent épuisés et vaincus, genoux à terre et corps en morceaux. Tu dis être fragilisé, exsangue et avoir besoin de prendre soin de toi. Tu dis t’être senti exilé au sein de ta famille ces derniers temps, je comprends la solitude et la douleur que tu as dû éprouver. J’ai bien compris que cette citation de Balzac résumait ton existence en général : tu es un électron libre, qui s’est inséré, pour des raisons que j’ignore encore, dans une structure familiale. Peut-être un peu malgré lui, peut-être par amour, peut-être un peu par lâcheté, ou bien, finalement, par sagesse, car tu as compris que quel que soit le chemin que tu aurais choisi, aucun ne t’aurait délivré de ton insatisfaction perpétuelle. Alors, tu luttes pour ne pas avoir envie de déconstruire ce que tu possèdes déjà, et c’est tout à ton honneur.

Bien que tes mots soient voilés et que tu aies renoncé à t’étendre sur certains faits, sois-en certain, j’ai compris. Les grands sentiments, l’instinct de possession, les pulsions négatives, autant de choses qui, lorsqu’elles se mêlent les unes aux autres, nous rendent aussi fluctuants que la marée. Je sais tout ça. L’amitié est tellement plus solide, indifférente aux remous du désir. En amour, je n’ai pas toujours été fidèle, mais en amitié, je suis d’une loyauté sans faille. Sois-en sûr,  je serai ta soeur d’arme, ta compagne de route, ta jumelle cosmique.  Toi qui m’apaise, toi dont j’aime la compagnie et les piques, toi dont j’aime l’érudition et les silences, prends soin de toi. Je t’ai déjà dit cela, tu m’en as remerciée, surpris, peut-être, que je te comprenne, déplorant que la vie ne soit que trop rarement étrange à l’image de notre étrange rencontre ; pourtant je te le dis de nouveau : ami, mon si cher ami, prends le temps qu’il te faut, et reviens quand tu le souhaites. Quant à moi, je ne bouge pas.