Mes yeux sont dans le miroir où je les ai laissés.

(Alain Bashung, Toujours sur la ligne blanche)

 

Mon précieux ami,

« Vouloir nous tue, pouvoir nous détruit. » Ainsi, tu cites Balzac pour mettre en mots ton propre désarroi. Sais-tu que j’ai compté les messages que nous nous sommes échangés? Une quarantaine, en quinze jours. Trop, peut-être, pour que ce soit honnête. Certains très longs, d’autres très courts. Réconfortants, érudits, cyniques ou drôles. Recevoir ces quelques mots de toi m’ont, à chaque fois, réjouie. Ton soutien moral, ton bon sens, ta subtilité, ta profondeur, ta fragilité, voilà ce que j’ai aimé chez toi. Nos nombreux échanges, et ces heures que nous avons passées côte à côte, moi à rédiger ma thèse, toi à corriger tes copies de philo, partageant un repas ou devant un thé, m’ont réchauffée. Nous nous connaissons depuis si peu de temps, pourtant j’ai une profonde affection pour toi. Je pense souvent à toi,  tranquillement, comme on pense à un être cher.

Je ne peux te dire plus que ce que je t’ai déjà écrit : les batailles que nous menons contre nous-mêmes sont les plus difficiles, elles nous laissent épuisés et vaincus, genoux à terre et corps en morceaux. Tu dis être fragilisé, exsangue et avoir besoin de prendre soin de toi. Tu dis t’être senti exilé au sein de ta famille ces derniers temps, je comprends la solitude et la douleur que tu as dû éprouver. J’ai bien compris que cette citation de Balzac résumait ton existence en général : tu es un électron libre, qui s’est inséré, pour des raisons que j’ignore encore, dans une structure familiale. Peut-être un peu malgré lui, peut-être par amour, peut-être un peu par lâcheté, ou bien, finalement, par sagesse, car tu as compris que quel que soit le chemin que tu aurais choisi, aucun ne t’aurait délivré de ton insatisfaction perpétuelle. Alors, tu luttes pour ne pas avoir envie de déconstruire ce que tu possèdes déjà, et c’est tout à ton honneur.

Bien que tes mots soient voilés et que tu aies renoncé à t’étendre sur certains faits, sois-en certain, j’ai compris. Les grands sentiments, l’instinct de possession, les pulsions négatives, autant de choses qui, lorsqu’elles se mêlent les unes aux autres, nous rendent aussi fluctuants que la marée. Je sais tout ça. L’amitié est tellement plus solide, indifférente aux remous du désir. En amour, je n’ai pas toujours été fidèle, mais en amitié, je suis d’une loyauté sans faille. Sois-en sûr,  je serai ta soeur d’arme, ta compagne de route, ta jumelle cosmique.  Toi qui m’apaise, toi dont j’aime la compagnie et les piques, toi dont j’aime l’érudition et les silences, prends soin de toi. Je t’ai déjà dit cela, tu m’en as remerciée, surpris, peut-être, que je te comprenne, déplorant que la vie ne soit que trop rarement étrange à l’image de notre étrange rencontre ; pourtant je te le dis de nouveau : ami, mon si cher ami, prends le temps qu’il te faut, et reviens quand tu le souhaites. Quant à moi, je ne bouge pas.

Publicités

8 réflexions sur “Mes yeux sont dans le miroir où je les ai laissés.

  1. Harry dit :

    Ouah ! Quelle belle lettre ! Comme on n’en voit plus souvent, si je voulais être ironique. Tu as une belle plume qui se met au service de ta pensée.
    Quelle est la frontière entre l’amour et l’amitié ? Est-il possible de rester amis après avoir aimés ? Je crois que c’est très difficile de passer d’un stade à l’autre, sauf si chacun des deux a retrouvé un amour. En effet, si un des deux est bien; tôt ou tard, le malaise de l’autre viendra s’interférer dans la relation. Il reste donc au temps à faire son oeuvre; à entretenir ce lien en attendant (lettre ou brève conversation téléphonique). Je ne crois pas qu’il soit sain, de se revoir rapidement dans un contexte pareil.
    C’est mon sentiment et mon expérience personnelle qui me fait écrire cela..

    • Emily G. dit :

      Harry, je crois qu’il y a peut-être confusion : la personne dont je parle dans cette lettre-ci n’est pas la même que celle de l’article précédent …
      Quant à rester amis après avoir aimé, je te rejoins, c’est très difficile (voire impossible). Mais l’ami dont je parle ici est réellement un ami, et nous n’avons jamais été autre chose l’un pour l’autre.

    • jacbernard dit :

      Au vingtième, la vox populi déclarait que l’amitié femme / homme ne pouvait exister, que c’était juste un leurre. A présent les mentalités ont évolué. Times are changing.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s