Et moi, moi je viens pour le gaz.

(Jacques Brel)

Il faut savoir que je déteste qu’on débarque chez moi à l’improviste, ce droit étant réservé à mes très intimes – ceux qu’on peut accueillir sans honte en bas de jogging avec du henné sur la tête et laisser sur le canapé le temps d’aller prendre une douche. Parce que la vie, ce n’est pas comme dans les séries. Dans la fiction,  quand tu viens toquer chez les gens (en disant « Agent Machinchose, FBI, nous souhaiterions vous parler ») et qu’ils viennent ouvrir, ils sont toujours bien habillés et bien coiffés, comme s’ils attendaient de la visite. Et même quand par malheur ils sortent de la douche, ils apparaissent dans l’encadrement de la porte dans un bon gros peignoir moelleux, le teint frais, une serviette blanc immaculé nouée artistiquement sur la tête. On est d’accord que ça ne reflète pas DU TOUT la réalité. Celui ou celle qui sonne à ma porte sans y avoir été invité a neuf chances sur dix de me trouver, au choix :

– Au lit (sauf s’il a la décence de sonner après 10h). Dans ce cas, il n’y a absolument pas moyen que j’aille ouvrir.

–  Sous la douche, auquel cas je ne vais pas ouvrir non plus : l’idée de me présenter devant quelqu’un les cheveux plein de shampooing (pourquoi ça n’arrive jamais aux filles des séries, ça ?), les joues rougies par l’eau chaude, à moitié à poil et enroulée dans une serviette de bain vieillotte tachée d’eau de javel, merci bien.

–  Dans mon pyjama rayé de papi Mougeot, les cheveux en  bataille, arborant le teint tristounet des matins difficiles.

–  Habillée comme l’as de pique parce que j’aurais décidé de passer la semaine entière qui arrive chez moi sans sortir à écouter des chansons niaises, manger de la pizza congelée et finir le pain dur, et que comme c’est la déprime totale, je n’ai rien trouvé de mieux à mettre qu’un vieux jean trop grand et un pull rapé.

Le dernier type à s’être introduit chez moi de manière impromptue était celui du diagnostique gaz, qui est arrivé bien avant l’heure prévue. Ca n’a pas raté. J’étais en train de bosser, encore en pyjama. J’ai juste eu le temps d’enfiler le premier pantalon et le premier haut que j’ai trouvé. J’ai ouvert la porte au type, avec mes cheveux pas lavés, les yeux bouffis et l’air maussade de la fille qu’on dérange. J’ai attendu qu’il officie, les bras croisés, ronchonnant dans ma barbe, le couvant d’un œil noir pendant qu’il commentait tous ses gestes et faisait des petites blagues supposées être drôles pour détendre l’atmosphère.

Il faut dire qu’une télé-opératrice m’avait téléphoné au moins huit fois préalablement avant que je ne daigne enfin accepter le rendez-vous et que j’étais donc dans de très mauvaises dispositions («Mais c’est totalement gratuiiiit ! Est-ce qu’il y aura quelqu’un chez vous lundi prochain?» «Non.» «Mardi alors?» «Non.» «… et le 25?» «Non plus.» ) Quand le gars a retiré le chiffon que j’avais introduit dans le trou du mur de la cuisine supposé tenir lieu d’aération (la disparition de la grille étant un grand mystère) afin de me prémunir contre les courants d’air et s’est exclamé : « Ah, mais s’il y a une fuite de gaz, c’est DANGEREUX mademoiselle, qu’est ce que vous ferez ? », j’ai vu rouge. En sentant le froid de janvier s’introduire dans mon appartement très mal isolé par cette petite ouverture et remonter le long de mes jambes, je me suis dit qu’en cas de fuite de gaz, la première chose que je ferais est de mettre la tête de ce gars à côté du tuyau défectueux et gratter une allumette. Parce que quand on s’introduit dans ma bulle, je suis pire qu’un ours des cavernes.

 

And I should have known.

Alors que Miss Taiwan et moi nous baladions innocemment dans la librairie qui nous tient lieu de maison secondaire, j’ai été interpellée par les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, dont la couverture était barré d’un gros bandeau rouge sur lequel on pouvait lire : « LE LIVRE PREFERE D’EDWARD ET BELLA ». A peine m’étais-je saisie de l’objet d’outrage que je tombai en syncope. Sentant que j’étais sur le point de succomber, Miss Taiwan a tenté un sauvetage héroïque : « Bon… si ça peut amener des ado niaises à lire de la grande littérature… pourquoi pas après tout. Il n’y a pas d’accès idiot à la culture. » Remerciez-là donc d’avoir évité à votre servante d’affreuses souffrances auxquelles la mort aurait probablement succédé.

Sinon, je suis officiellement pauvre. Je viens de recevoir une facture de mon ami GDF, et avec la somme astronomique qu’il me réclame je pourrais nourrir la moitié de l’Afrique.  Je vis à présent avec le fantasme suivant : sachant que j’ai déjà fait les courses, il me faut finir le mois en ne piochant pas dans la micro-réserve de mon compte bancaire, qui n’atteint même plus le prix d’une couronne dentaire (chacun son étalon de mesure : certains comptent en paquets de clopes, d’autres en packs de bière, moi je compte en couronne dentaire). Je suis donc à la tête de la coquette somme de 8,50€. Nous sommes le 6, et j’y crois. Pas mon homme, qui s’est subitement pris pour ma mère et m’a acheté nombre de denrées savoureuses dans son biocoop préféré. Ce que j’ai trouvé vraiment adorable mais affreusement gênant. Il a ensuite trouvé bon de s’enquérir de mon statut financier. « C’est indiscret, ça te dérange d’en parler? ».

Un peu, en fait. Je n’ai aucunement l’intention d’être entretenue ni de faire pleurer dans les chaumières. Ma condition de Cosette sous-smicarde est un choix : j’ai des diplômes qui me permettraient d’avoir un salaire décent, mais j’ai choisi de me contenter d’un job d’appoint pour faire ma thèse. Il est vrai qu’à presque 29 ans, ce statut de semi-étudiante sans le sou est un peu pénible, mais il n’est a priori que temporaire. Je suis certes ravie d’avoir des carottes et des kiwi cultivés sans pesticide dans mon réfrigérateur, mais j’ai gentiment fait comprendre à mon super bio-man que ce n’était pas son rôle de pourvoir à mes besoins (sans compter que, salamalecs préalables et rebondissements en tout genre mis à part, ça ne fait guère plus d’un mois que nous nous fréquentons réellement, comme dirait ma grand-mère). Il m’a promis de ne plus recommencer. (C’était tout de même VRAIMENT chou de sa part).