Le onzième commandement.

Vous avez lu l’histoire du vilain matheux, comment il vécut, comment il est mort… Ça vous a plu, hein, vous en demandez encore? Eh bien voici, juste pour vous, le fin mot de l’histoire. Rencontre fortuite à la boulangerie avant l’été, lui le nez dans son sandwich version glamour avec la farine du pain partout autour de la bouche, et moi en mode so Frenchy une baguette sous le bras. Après quelques banalités échangées, consternée devant tant de ternissure, j’ai été prise d’une envie folle et immédiate de partir en courant, car clignotait en néons rouges dans mon cerveau LA phrase indicatrice de rémission totale : « Mais qu’est-ce que j’ai bien pu trouver à ce mec ? » Par habitude, automatisme, ou parce que j’avais trop forcé sur les psycho-analeptiques ce jour là, j’avais terminé l’entrevue par cette malheureuse formule : « Si tu veux boire un verre à l’occasion… » Au moment de tourner les talons, je m’étais demandé pourquoi Jésus Marie Joseph j’avais dit ça alors que je n’avais aucune envie, manifestement, de boire un verre avec lui.

Bref, le temps passa sur les mémoires, on oublia l’événement que seuls les vieux racontent encore à leurs petits enfants. Puis un beau jour, un texto auquel je n’ai même pas daigné répondre. Une quinzaine plus tard, le bougre m’appelle, je ne décroche pas. Après quelques jours, je me décide enfin à donner signe de vie, moitié parce que je suis une gentille fille, moitié par vague culpabilité, moitié parce qu’on bosse au même endroit et qu’il vaudrait mieux être en bons termes à la rentrée. Oui, il y a trois moitiés dans mon histoire, je suis une rebelle qui ne respecte rien. Rendez-vous pris pour le lendemain par le biais d’un délicieux d’un coup de fil qui m’a donné dès les premières trente secondes l’envie de lui en coller une, tant son coté râleur professionnel que je détestais tant m’est revenu en pleine tête, tel un vicieux boomerang : « Je crève de chaud, tu n’as pas chaud chez toi? C’est vraiment IN-SU-POR-TA-BLE cette chaleur. » Et oui papi Mougeot, c’est dur, je sais, l’existence est chienne. Et ton arthrite?  J’ai décliné tout net la proposition d’aller plutôt prendre un verre à la mer « parce qu’il y fait moins chaud » en précisant que je préférais aller au plus près de chez moi car j’étais overbookée (je devais me regarder pousser les sourcils et avoir une conversation de la plus haute importance avec mon chat concernant son avenir professionnel). Mon grand copain de caserne dit que les femmes qui n’aiment plus sont impitoyables, je trouve cette phrase très vraie (il est aussi philosophe dans la vraie vie).

Le lendemain à l’heure dite, le téléphone sonne : « Je suis garé près de chez toi, mais je me disais qu’il faisait super chaud en ville, on va transpirer, tu ne veux pas qu’on aille à la plage? » Je crois qu’à ce moment j’ai soupiré bien fort dans le combiné pendant que des visions sadiques ambiance Massacre à la tronçonneuse se formaient dans mon esprit. Ça m’a rappelé ces conversations du troisième type dans lesquelles il excelle (40 ans de pratique de la chiantise, ça laisse le temps d’être un ponte dans le domaine) : Lui : On va se balader? / Moi : Oui, mais où? En ville, à la plage, à la campagne?/ Lui : Comme tu veux./ Moi : Et bien on se retrouve en ville tel endroit telle heure. / Lui : Oui mais en ville c’est pénible, ça va être plein de monde./ Moi : On va à la plage alors!/ Lui : Oui mais j’ai peur qu’il fasse chaud, ce sera désagréable./ Moi : …  Je me suis dit « Allez, c’est pas la mer à boire (quoique, sait-on jamais, un tête-à-tête avec lui pourrait me donner des envie de suicide par ingestion massive de Méditerranée), c’est certainement le dernier rdv avec lui que tu auras à subir. »

Alors lecteur, figure-toi que quand Monsieur propose d’aller à la plage, il m’emmène, littéralement, sur la plage. L’endroit où on s’est garé aurait du me mettre la puce à l’oreille : aucun bar dans le coin, si ce n’est une paillote über-staïlée (le genre où les cocktails à 12€ sont servis par un clubbeur piercé super hautain, aux petits pectoraux épilés moulés dans un t-shirt tellement décolleté qu’on lui voit presque les tétons), dans laquelle, forcément, il n’avait aucune intention d’aller. Me voilà donc lui emboitant le pas dans les dunes, et lui de dérouler sa serviette tranquillement sur le sable. Autant vous dire que tous les deux sur une serviette à motif poissons, les fesses presque dans les vagues sous la Grande-Ourse, j’aurais trouvé ça romantique il y a quelques mois, mais là j’étais tout bonnement consternée. Pas un verre à boire, même pas un pipi-room, rien pour me distraire de la conversation, à part les trois pétards des feux d’artifice du 15 Août qu’on voyait au loin (il n’y a pas à dire, on sait vivre, dans le sud).

Quand il m’a dit « Parle moi de toi » je me suis sentie dans un mauvais film. Quand j’ai énoncé deux ou trois choses sans importance et qu’il m’a demandé si sentimentalement il y avait du nouveau, je n’ai plus eu envie de parler du tout. J’ai lâché du bout des lèvres que oui, quelqu’un était entré dans ma vie depuis. Mais il a insisté : et comment l’as tu rencontré, ceci cela. J’ai évité de m’étaler sur le sujet (je ne lui ai pas dit que son successeur adorait faire l’andouille dans les salles de muscu, qu’il dissertait à n’en plus finir sur les théories lacaniennes au petit déj et qu’il regardait des films de science-fiction en streaming, parce que dit comme ça, ça n’aurait pas donné envie). Puis il m’a dit qu’il avait beaucoup appris sur lui-même ces derniers temps, sur la façon dont il était structuré. Qu’il espérait que je n’avais pas un trop mauvais souvenir de lui (« Oh mais non » ai-je répondu, pleine de mansuétude). Que ça lui faisait vraiment plaisir de me revoir. On a même fini par se marrer. Quand il m’a déposée chez moi, on a échangé les formules habituelles « N’hésite pas à appeler si tu veux qu’on se voit à l’occasion », « Oui, pareil pour toi ». Aucune envie de réitérer, ça va de soi. Je suis rentré en méditant sur le fait que la vie passe, que la roue tourne, qu’avec le temps va tout s’en va et tout le toutim.

Vingt minutes plus tard, j’ai reçu le texto  suivant : « Je suis fier de moi, j’ai résisté à l’envie de te serrer dans mes bras. » Moi aussi je suis fière de toi, Petit Scarabée, tu ne déroges pas à tes principes, et jusqu’au bout tu m’affligeras.

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20 réflexions sur “Le onzième commandement.

  1. jacbernard dit :

    Très bien raconté. Content aussi d’avoir écrit par le passé dans ces colonnes quelques choses du genre « ce type n’est pas le bon » et d’avoir manifestement réussi ma prophétie.

    • Emily dit :

      Entre nous, heureusement qu’il n’était pas « le bon », parce qu’un quotidien avec lui s’approcherait dangereusement de l’enfer…

  2. Sophia dit :

    Mouuuaaaahhhahahaha!!!
    Oh làlà… y a tellement de choses à dire que j’en reste sans voix!

    Putain mais le mec comme il abuse… J’ai une folle envie de le taper!

    Ne te laisse plus faire Annabella!

  3. Eve.G dit :

    Qu’est ce que tu écris bien!
    j’ai été interrompue au milieu de ma lecture et je n’en pouvais plus d’attendre la fin de ton texte!

    C’est pas beau quand on a enfin la révélation : « Mais qu’est ce que j’ai bien pu lui trouver? » pour quelqu’un qui nous a fait souffrir ?
    C’est les meilleurs moments de mes ruptures (et je savoure encore). Parce que pour moi ça veut dire que t’as sacrément avancé sans forcément t’en rendre compte et que t’auras toujours mieux que ce(ux) que tu laisses (volontairement ou non) derrière toi.
    Ouais j’y crois à mort!

    yay pour toi tu l’as laminé! \o/

    • Emily dit :

      Uhuhuhuhuh! (Je n’ai rien à répondre, j’ai juste envie de rire niaisement en plussoyant comme une forumeuse girly).
      Nan mais, le pire, c’est qu’il s’est laminé tout seul. C’est presque trop beau pour être vrai.

  4. camille dit :

    C’est magnifique ce texte ! Le lire déjà, puis imaginer chaque moments, ton embarras poli, les réflexions muettes que tu t’es faites et son désarroi à lui surtout… Et le cliché de son SMS…

    Merci de nous en faire aussi bien profiter !

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