Professoralement vôtre.

Je suis, donc, chargée de TD, dans la fac où j’ai accompli tout mon cursus. Etrange de se retrouver de l’autre côté de la barrière, de quitter les bancs de la classe pour s’asseoir derrière le bureau du prof. La première fois, les étudiants ne savaient pas qu’ils avaient un cours à cette heure-ci, à cause d’une désorganisation des emplois du temps (rien de plus normal dans cette université). J’ai donc expliqué à une classe composée de deux tiers de ses effectifs ce sur quoi on allait travailler pendant un semestre (soit, en langage universitaire, trois petits mois). J’avoue, j’avais le trac, les mains un peu tremblotantes. Le premier cours fut essentiellement une présentation, pour ne pas pénaliser les absents, et surtout parce que j’ai été recrutée au pied levé et qu’on ne prépare pas un cours en deux jours, qui plus est quand on travaille ailleurs. Ce cours, d’histoire, donc, n’existait pas avant que je le prenne en charge, et a été rajouté à l’emploi du temps cette année. On m’a dit que théoriquement je devrais travailler sur une période donnée, mais que je pouvais tout à fait changer le programme si je ne me sentais pas de la traiter.

Après avoir un peu réfléchi et discuté avec les étudiants, j’ai décidé que je ne changerai rien, puisqu’ils ont déjà eu des cours sur les périodes précédentes et que continuer chronologiquement me semblait très logique. L’histoire n’est pas ma spécialité, celle de la période que l’on m’a confiée, pleine de réformes économiques qui ont changé la donne sociale, encore moins. Mais après tout, quand on a un peu de recul et une vue d’ensemble d’une civilisation, on comprend vite comment les choses fonctionnent. Tous mes amis enseignants ont été épatés de voir que j’ai structuré si vite les cours de l’ensemble du semestre, défini des sujets d’exposés pour les étudiants et défini les modalités d’examen. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que ça m’a pris un temps fou et que je n’ai pas relevé la tête pendant une semaine. Jetée dans le bain, sans expérience d’enseignement, avec carte blanche en prime, j’ai dû tout créer (et ai découvert par la même occasion que je pouvais être TRES organisée.) J’ai épluché des bouquins, photocopié des matériaux aide-mémoire pour donner des repères chronologiques aux étudiants, me suis plongée des heures dans la structure politique de ce grand pays pour créer un organigramme introuvable (mais POURQUOI?) sur le net et dans les livres.

J’ai donné hier mon troisième cours et je commence tout juste à souffler un peu. Le trac est passé, j’étais même assez détendue, je commence à me sentir à l’aise dans le rôle de LA PROF (après avoir frôlé la syncope les premières fois). J’avais réellement peur de ne pas y arriver, me mettre en scène n’a jamais été pour moi une partie de plaisir, et je ne me voyais absolument pas me retrouver devant une classe. J’avais peur, surtout, de passer pour une usurpatrice.  Mais il faut bien se rendre à l’évidence : quand on est thésard, même dans une branche voisine, on a des choses à apprendre à des étudiants de troisième année. Ce qui est drôle, c’est que je me revois à leur place, jeune étudiante, dépourvue de vue d’ensemble, à l’acuité intellectuelle pas encore développée, l’esprit critique en formation. J’étais aussi assise là, à noter mot pour mot ce que dictait le prof, sans chercher, encore, à comprendre (la compréhension, on la réserve pour le moment des révisions). C’est à ce moment là que je me suis rendu compte que j’ai franchi un cap, que j’ai grandi, et que d’étudiante, je suis devenue universitaire et chercheur (je n’aime pas dire « chercheuse »). Il me fallait ça pour réellement comprendre à quel point j’avais fait du chemin depuis mon entrée à la fac – et que je le réalise était important car, à faire de très longues études, on se sent parfois comme un vieil étudiant attardé.

Land of the Living.

La rentrée des élèves fut bien proche de l’apocalypse. A l’heure dite, une multitude de jeunes ne se trouvaient pas sur les listes, car leurs dossiers d’inscription s’étaient évanouis dans les limbes. A l’heure dite, aucun prof n’avait l’emploi du temps de sa classe, car la Grande Prêtresse le leur avait envoyé par mail une heure avant. Trop d’effectif, classes de 50 alors même que le logiciel est supposé bloquer l’inscription à 48 élèves (« Oui mais parfois le système ne fonctionne pas bien, vous savez! » dit la Grande Prêtresse, dont on sait de source sure qu’elle a fait passer quelques privilégiés à travers les mailles du filet), gamins entrés dans une section lundi, puis changés de classe le lendemain sur ordre de Sa Majesté. Enseignants catastrophés, CPE sur les nerfs, Vie Scolaire surchargée.

Au milieu de tout ça, le nouveau prof de math, découvrant l’organisation ubuesque de ce bahut : « Je suis allé réclamer une clé de l’armoire de ma salle à l’intendance comme on me l’avait suggéré, ils ont pris ma demande en compte sans sourciller, mais je viens de m’apercevoir que dans cette salle, il n’y a pas d’armoire. » Welcome to Shutter Island, baby ! Pendant quelques mois, tu seras ahuri, puis ton cervelet se résorbera progressivement jusqu’à flétrir. A la fin, tu trouveras normal qu’on distribue aux prépa le courrier du second cycle, qu’on te fasse refaire huit fois la même chose, qu’on demande à un pion d’effectuer les tâches de la proviseure adjointe car elle est trop fainéante pour travailler, que les agents d’entretien décident de ne plus nettoyer ta salle car ils sont trop occupés à boire le café et à se connecter sur youporn en salle des profs, et tu n’enorgueilliras même de faire partie de cet établissement d’élite.

Je suis donc officiellement achevée par deux jours de travail. Migraineuse et désespérée par ce job tellement glorifiant qu’il me donne envie de me jeter au fond du gouffre sans fond, abandonner ma thèse et toute velléité intellectuelle, me gaver de biscuits sous ma couette devant M6 Replay, pleurer quand William Carnimolla réussit à changer la vie d’une fille en s’extasiant devant son ventre rondelet, lire du Danielle Steel, développer une passion intense pour le tunning de monstertruck, faire construire une maison en agglo dans un village plein de cagoles et de pichous à casquette ricard, ou quelque chose dans ce goût là si vous voyez l’idée, j’ai reçu un mail divin tout droit venu de l’eau-delà, qui m’annonçait que si j’étais intéressée, on pouvait me confier un cours d’histoire à la fac au premier semestre.

On m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiii iiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii!  Ô gloire, je ne me tiens plus de joie, j’ouvre un large bec, je saute partout et je frétille, je fais des cabrioles avec le chat sur le lit, le monde est beau, le monde est gentil, il y a des poneys et des arcs-en-ciel dans le ciel bleu. Un cours, un seul tout petit cours, mais qui va ENFIN me mettre un pied à la fac, alors que je déprimais à force de végéter.

Je m’y vois déjà, je prépare mes petites fiches en couleur, je note, je rature, je stresse un peu. Je suis ravie d’enseigner une matière intéressante et pas trop loin de ma spécialité, d’avoir plus ou moins carte blanche (on m’a dit que si je ne me sentais pas couvrir la période prévue, je pouvais tout à fait changer le cours). Un premier cours, c’est un peu le sésame. Moi qui déplorais il y a peu de ne pouvoir me targuer d’aucune heure d’enseignement, ce qui fait figure de trou béant sur le CV quelqu’un qui se destine à une carrière universitaire, il faut l’avouer, je suis sortie de ma phase no future. Une heure et demi par semaine pendant trois mois, c’est peu mais ça suffit à me redonner confiance en moi et en mes capacités. Reste à voir si je suis capable d’enseigner, et de me mettre en position de « celle qui sait » (gros sentiment d’être une usurpatrice sur ce coup là). Mon premier cours étant dans deux jours (tout va bien… tout va bien…) je vous raconterai tout ça incessamment sous peu!