Land of the Living.

La rentrée des élèves fut bien proche de l’apocalypse. A l’heure dite, une multitude de jeunes ne se trouvaient pas sur les listes, car leurs dossiers d’inscription s’étaient évanouis dans les limbes. A l’heure dite, aucun prof n’avait l’emploi du temps de sa classe, car la Grande Prêtresse le leur avait envoyé par mail une heure avant. Trop d’effectif, classes de 50 alors même que le logiciel est supposé bloquer l’inscription à 48 élèves (« Oui mais parfois le système ne fonctionne pas bien, vous savez! » dit la Grande Prêtresse, dont on sait de source sure qu’elle a fait passer quelques privilégiés à travers les mailles du filet), gamins entrés dans une section lundi, puis changés de classe le lendemain sur ordre de Sa Majesté. Enseignants catastrophés, CPE sur les nerfs, Vie Scolaire surchargée.

Au milieu de tout ça, le nouveau prof de math, découvrant l’organisation ubuesque de ce bahut : « Je suis allé réclamer une clé de l’armoire de ma salle à l’intendance comme on me l’avait suggéré, ils ont pris ma demande en compte sans sourciller, mais je viens de m’apercevoir que dans cette salle, il n’y a pas d’armoire. » Welcome to Shutter Island, baby ! Pendant quelques mois, tu seras ahuri, puis ton cervelet se résorbera progressivement jusqu’à flétrir. A la fin, tu trouveras normal qu’on distribue aux prépa le courrier du second cycle, qu’on te fasse refaire huit fois la même chose, qu’on demande à un pion d’effectuer les tâches de la proviseure adjointe car elle est trop fainéante pour travailler, que les agents d’entretien décident de ne plus nettoyer ta salle car ils sont trop occupés à boire le café et à se connecter sur youporn en salle des profs, et tu n’enorgueilliras même de faire partie de cet établissement d’élite.

Je suis donc officiellement achevée par deux jours de travail. Migraineuse et désespérée par ce job tellement glorifiant qu’il me donne envie de me jeter au fond du gouffre sans fond, abandonner ma thèse et toute velléité intellectuelle, me gaver de biscuits sous ma couette devant M6 Replay, pleurer quand William Carnimolla réussit à changer la vie d’une fille en s’extasiant devant son ventre rondelet, lire du Danielle Steel, développer une passion intense pour le tunning de monstertruck, faire construire une maison en agglo dans un village plein de cagoles et de pichous à casquette ricard, ou quelque chose dans ce goût là si vous voyez l’idée, j’ai reçu un mail divin tout droit venu de l’eau-delà, qui m’annonçait que si j’étais intéressée, on pouvait me confier un cours d’histoire à la fac au premier semestre.

On m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiii iiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii!  Ô gloire, je ne me tiens plus de joie, j’ouvre un large bec, je saute partout et je frétille, je fais des cabrioles avec le chat sur le lit, le monde est beau, le monde est gentil, il y a des poneys et des arcs-en-ciel dans le ciel bleu. Un cours, un seul tout petit cours, mais qui va ENFIN me mettre un pied à la fac, alors que je déprimais à force de végéter.

Je m’y vois déjà, je prépare mes petites fiches en couleur, je note, je rature, je stresse un peu. Je suis ravie d’enseigner une matière intéressante et pas trop loin de ma spécialité, d’avoir plus ou moins carte blanche (on m’a dit que si je ne me sentais pas couvrir la période prévue, je pouvais tout à fait changer le cours). Un premier cours, c’est un peu le sésame. Moi qui déplorais il y a peu de ne pouvoir me targuer d’aucune heure d’enseignement, ce qui fait figure de trou béant sur le CV quelqu’un qui se destine à une carrière universitaire, il faut l’avouer, je suis sortie de ma phase no future. Une heure et demi par semaine pendant trois mois, c’est peu mais ça suffit à me redonner confiance en moi et en mes capacités. Reste à voir si je suis capable d’enseigner, et de me mettre en position de « celle qui sait » (gros sentiment d’être une usurpatrice sur ce coup là). Mon premier cours étant dans deux jours (tout va bien… tout va bien…) je vous raconterai tout ça incessamment sous peu!

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10 réflexions sur “Land of the Living.

  1. Eve.G dit :

    Je suis pleine d’admiration devant celles et ceux qui ont choisi cette voie (la voie des « profs » hein) C’est au delà d’une vocation pour moi, déja que ça doit pas êtrer facile tous les jours avec des élèves mais joindre à cela une administration au fonctionnement ubuesque, c’est plus un sacerdoce c’est limite du masochisme!
    Moi qui peut entrer dans une rage hystérique juste quand j’explique au postier que je veux une preuve d’envoi de mon colis Asos et qu’il me répète comme un robot qu’il peut pas puisque je n’affranchis pas le colis alors que je lui dis juste de prendre un putain de papier, un connard de crayon et une saloperie de tampon de la poste et avec un mix des trois me donner ma preuve d’envoi, je compatis gravement.
    Et je te félicite pour ta proposition de poste en fac, j’espère que tu pourras donner tes cours en toute serénité (rapport à l’administration) mais j’y crois pas des masses…

    • unehabitantedelaplanétebleue dit :

      L’enseignement à la fac,reste quand même moins pénible que dans les collèges et lycées,et est surtout (à mon sens) plus intéressant! 😉

  2. Jean-Pierre dit :

    On a hâte de connaitre la suite, effectivement.
    J’ai filmé la première classe féminine en Afghanistan, un an après le début de la guerre; à part la présence sournoise des Talibans, l’organisation générale de l’école avait l’air moins merdique…!

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