La toxicomanie, c’est du velours parme, ou terre de Sienne.

Je n’ai plus de henné blond. Mon fournisseur de secours, chez qui je me suis précipitée tremblante, est en rupture de stock jusqu’à la semaine prochaine, et pour avoir les frais de port gratuits sur le site où je commande habituellement, il faut acheter pour 35€ de produit : je me refuse à commander 3kg d’un coup, j’ai encore un peu de respect pour moi-même. Dernier recours : aller mettre 10€ dans un pot de magasin bio, mais c’est contre mon éthique personnelle — 10€ le pot de henné, je vous demande un peu… La terre entière est contre moi. Comprenez, c’est un drame intergalactique. Je suis en manque. Je n’exagère pas : si je ne fais pas mon henné toutes les 3 semaines minimum, je me transforme en Gremlins (et je vous assure que vous ne voulez pas voir ça).

Quand je suis en crise de manque, donc, après m’être roulée par terre en poussant des cris stridents,  la bave aux lèvres, je traîne sur les sites dédiés à la teinture eu henné. Un traitement de substitution, en quelque sorte. Une méthode de préparation m’a interpellée : il était préconisé de préparer la pâte dans un récipient en céramique, à l’aide d’une cuillère en bois. Malgré mon pitoyable état de junkie à moitié folle, ça m’a fait rire. Non, parce qu’un récipient en verre et une cuiller en inox, par exemple, ça marche aussi très bien. Ça m’a fait penser au rituel du thé des grands puristes chinois: cueillez les plus tendres feuilles couvertes de rosée au lever du soleil, faite frémir de l’eau de telle source de telle montage, laisser infuser dans une tasse fabriquée avec telle argile de telle contrée. Si vous procédez autrement, mécréants que vous-êtes, vous ne produirez qu’une vulgaire eau chaude aromatisée qui ne mérite pas le divin nom de thé, et tout mandarin digne de ce nom balaiera votre outrage d’un revers de manche.

Remarquez, niveau thé, je ne la ramène pas trop, j’ai mes manies aussi. Le thé en sachet, par exemple, c’est le mal absolu, surtout s’il est pulvérisé. Dans les bars, je n’ai pas souvent le choix malheureusement. Le pire, je crois, c’est un jour où, avec un ami, nous avions commandé un thé à la menthe : le serveur nous a apporté deux sachets trempant directement dans une tasse à café, et pas de théière avec supplément d’eau chaude. Je tirais déjà la tronche, quand j’ai découvert que le thé à la menthe était en fait une infusion verveine-menthe. Infinie tristesse, semblable à celle d’un jour sans pain. Un jour, on m’a aussi amené une théière sans couvercle. Ce n’est quand même pas difficile, quand on propose du thé à la carte, d’apporter au client une théière remplie d’eau et couverte, rassurez-moi? Je souscris même au sachet de Lipton anglais pas bon sans râler s’il est présenté à coté de la tasse — j’exige de le déballer et de le mettre moi-même dedans (d’ailleurs, quand on n’est pas idiot, on le met dans la théière, soit dit en passant, ça en fait plus).

Bon, en fait, la plupart du temps, j’opte pour un perrier sirop en été, et un chocolat en hiver, de peur d’être déçue. Mais avec le chocolat, les mêmes problèmes se posent : certains n’hésitent pas à servir d’immondes poudres allongées avec de l’eau, qui n’ont de chocolat que le nom. En même temps, mes préparations maison me rendent difficile : si vous me trouvez un chocolat avec de vrais carrées à 70% de cacao, de l’eau de fleur d’oranger/cannelle/extrait d’amande amère, du miel, du lait, de la crème et de la chantilly en option (les jours de décadence totale, je saupoudre même de la cannelle sur la chantilly), c’est que vous êtes assis dans mon canapé à attendre que je vous serve, ou que vous êtes tombé sur quelqu’un qui m’a piqué ma recette. Finalement, il n’y a guère qu’avec le café qu’on n’est pas trop déçu. Encore que. Personnellement, je ne l’aime que très serré. Oui, je suis chiante. Mais donnez-moi un peu de méthadone, ça ira mieux.

La loositude.

Il y a des jours sans. De ces jours où à peine l’oeil ouvert, tu sens l’éternité se profiler devant toi alors que tu n’as qu’une envie : que l’aiguille de l’horloge ait déjà fait le tour du cadran (en vérité je n’ai ni horloge ni même système d’affichage de l’heure à aiguilles, je suis la reine du digital. Mais quand même, je sais lire l’heure, si si. C’est ma mère qui m’a appris en fabriquant une pendule avec un couvercle de boîte de camembert.)

Les jours sans font suite à des nuits sans. De longues heures d’insomnie à tourner, retourner, grelotter dans les draps humides car il pleut sans discontinuer depuis deux semaines, et il pleut même dans la cuisine à cause d’une fuite au plafond. Tu te relèves pour allumer le chauffage et assécher tout ça. Mais en vérité, comme il ne fait même pas froid, tu meurs alors de chaud et de soif. Enfin, au petit matin, une heure et demi avant l’heure prévue de ton lever, quand tu es sur le point de t’endormir en faisant fi de ta gorge sèche, le chat décide que ce serait un très bon moment pour gratter à la porte et demander à sortir.

Quand le réveil sonne à ton oreille, tu agonises vingt minutes dans ton lit en espérant secrètement être prise d’une grippe subite pour pouvoir y rester. Tu te résignes et te lèves au ralenti. Te douches au ralenti. T’essuies au ralenti. Te maquilles au ralenti. Manque t’éborgner avec ton crayon khôl. T’éborgnes vraiment. T’habilles au ralenti. Puis déjeunes à toute vitesse parce que tu n’as vraiment plus le temps. Le dernier morceau de ta tartine encore dans la bouche, tu fermes la porte et atterris dans la rue.

Quand tu arrives au boulot, tu es encore au radar. Tu te cales sur ton siège, pour y rester les dix prochaines heures. Tout ça pour ça. Quand à midi tu décides de manger à la cantine, tu constates que les pâtes sont molles et les petits pois durs. Tu n’y manges jamais, maintenant tu sais pourquoi. Tu vois arriver Vilain Matheux, qui n’y mange jamais non plus. Les chances de le croiser là sont à peu près aussi minces que de pêcher une baleine dans la Mer morte. Tu fais semblant d’être absolument passionnée par ce que se passe au-delà de la vitre, mais de toute façon il s’asseoit en te tournant délibérément le dos. L’honneur est sauf des deux côtés.

Quand tu rentres chez toi lessivée et que tu t’apprêtes à t’écrouler comme une pyramide de pompom girls obèses sur ton canapé, le chat se jette sur toi, saute partout et tourbillonne, se frotte à tes jambes et s’emmêle dans les rideaux, plante ses griffes dans les coussins, tourne devant sa gamelle pleine, te quémandant à manger de la façon la plus pénible qui soit. Rendant les armes, tu sors un reste de pâtée du frigo pour changer de son Purina® habituel. En maîtresse attentive, tu rajoutes même un peu d’eau chaude pour que la nourriture soit à température ambiante. Pendant qu’il se jette dessus comme un affamé, tu vas te faire couler un bain. Tu reviens environ une minute plus tard pour constater que Vomito est en train de tout rendre. Sur le tapis.

A coeur vaillant, rien d’impossible?

Croisé Vilain Matheux à la bibliothèque un samedi après-midi — fait déjà grandement louche en lui-même. Il y a un an, j’aurais rêvé de cette situation, mais là, je me suis demandée ce qu’il y faisait (à part lire un article intitulé « sauvez votre argent »). Je crois que ce garçon est en train de nous faire une très sérieuse dépression, étant donné que cela fait plusieurs semaines qu’il arbore une tête de déterré et semble porter toute l’angoisse du monde sur ses épaules.

Ce jour là, il avait l’air d’aller encore plus mal de d’habitude. Décomposé, il était. Vu son cas bien lourd de grosse névrose obsessionnelle qui lui gâche la vie (et celle des autres), j’avais déjà évoqué il y a des mois les potentiels bienfaits d’une psychothérapie, mais il m’avait opposé comme arguments « Onfray a dit dans son bouquin que Freud n’était pas très recommandable » et « Oui mais je connais des gens pour qui ça n’a pas marché ». Autant jouer du luth devant un buffle, comme disent les Chinois (ou pisser dans un violon, en version française). Je n’ai donc pas remis ça sur le tapis et me suis contentée de lui demander gentiment ce qui n’allait pas. Il n’a rien voulu me dire alors devant son pauvre sourire, je n’ai pas insisté et je suis remontée travailler.

Un peu plus tard, j’ai reçu un message : « Mon Dieu, tu étais étincelante aujourd’hui. Serais-tu amoureuse? »

Haussement de sourcils (oui, des deux), stupeur et gargouillis dans le cerveau.

Bonjour, j’ai 40 ans, de gros sabots et mes techniques de séduction n’ont pas évolué depuis le collège, dois-je consulter mon médecin généraliste?

Pensant le dépasser d’un cran sur l’échelle du message stupide, j’ai répondu que c’étaient bien évidemment mes livres qui me faisaient chatoyer. Et là, j’ai reçu : « Heureux livres. Ils ne seront pas assez stupides pour te laisser partir ».

Non mais pincez-moi.

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