Thésarde blues.

Mademoiselle Emily,

Vous avez sollicité une exonération des droits de scolarité, au titre de l’année 2011-2012. Après examen attentif de votre situation, je vous informe, par la présente, que je n’ai pas agrée votre demande, aux motifs suivants : une quatrième année de doctorat ne constitue pas une situation prioritaire. Nous préférons en effet encourager des étudiants de licence ou de master à finir leur cursus plutôt que d’entretenir le dilettantisme de doctorants mollement productifs qu’on ne croise jamais au sein de notre université (preuve de leur poil dans la main). Vous avez choisi de ne pas entrer dans la vie active et de poursuivre un cursus long qui vous maintient dans ce statut d’adulescent que vous chérissez. Soyons sérieux, Mademoiselle, personne ne vous a poussée à ne pas rechercher un job dignement payé, vous ne voudriez pas non plus que nous vous entretenions dans votre fainéantise?

Nous avons bien pris note que les  frais d’inscription annuels dont nous vous demandons de vous acquitter constituent deux tiers de votre salaire et que, cumulés à votre loyer et à vos factures, ils dépassent largement vos revenus mensuels. Mais à qui la faute, selon vous, si vous ne travaillez qu’à temps partiel?  Ne me faites pas croire que vous ne pourriez pas mener à bien vos recherches avec un emploi un plein temps : quand on veut, on peut. Vos amis qui sont actuellement en septième année de thèse car ils travaillent 39h par semaine? Ce sont des fainéants, tout comme vous.

Et puis entre nous, Mademoiselle, quand on n’a pas les moyens, on n’a pas des goûts de luxe. Au lieu de manger des pâtes, contentez-vous de pain sec. Nous vous faisons également remarquer que nous avons déjà été magnanime par le passé en vous faisant don de la faramineuse somme de 150 euros pour financer votre présence à un colloque. Un colloque, grands Dieux! Vous nous avez déjà escroqué cette année 20 heures de TD que nous vous payons grassement (la moitié de la rémunération d’un titulaire, toute de même!) S’il fallait financer les fantaisies de tous les thésards, où irions-nous, je vous le demande? Votre folie des grandeurs frôle la pathologie, Mademoiselle G.! Vous ne voudriez pas, non plus, être maître de conférence quand vous aurez soutenu votre thèse?

Si vous jetez l’argent par les fenêtres, ce n’est tout de même pas de notre ressort de vous apprendre à gérer votre budget. Avez-vous réellement besoin de tant de livres pour mener vos recherches? Avez-vous vraiment besoin de chauffer votre logement l’hiver? Nous sommes certains qu’en plus, vous songez à faire des cadeaux à votre famille et à vos amis le soir du réveillon. Ne vous étonnez pas si votre compte en banque est dans le rouge! A-t-on idée d’être si dépensière? Si vous ne savez pas comment payer 1400 euros  de frais divers le même mois avec un demi SMIC, c’est que vous vous y prenez très mal.

Et puis, Mademoiselle, nos frais d’inscription sont tout de même justifiés : nous vous délivrons une carte magnétique du dernier cri, laquelle vous permet d’utiliser les ressources pédagogiques de la bibliothèque et de les emprunter pendant 21 jours : 21 jours, mademoiselle! Vous rencontrez votre directeur de thèse une fois tous les deux mois dans une salle bien chauffée, assise sur une chaise moelleuse. Si vous avez de la chance et que vous arrivez la première, vous avez peut-être même droit à celle qui tourne. Vous ne suivez certes aucun cours ni formation assurée par un professeur rémunéré, mais pensez  aux deniers dépensés pour entretenir la pelouse de notre beau campus que vous ne manquez pas, nous en sommes certains, d’arpenter. Et votre futur diplôme, imprimé en couleur sur du papier épais, qui va le financer, à votre avis?  Tous ces services rendus à votre personne valent bien la modique somme de 400 euros dont vous vous acquittez annuellement.

La commission a donc conclu que vous n’aviez pas à vous plaindre et que demander une aide financière pour cette année était sacrément gonflé. Vous paierez plein tarif, comme tout le monde, et si vous n’êtes pas contente, lâchez votre thèse sur-le-champ –  mais vous ne voudriez pas, Mademoiselle, laisser tomber vos recherches à un an de votre soutenance tout de même? Ce serait tellement dommage… Hum?

Veuillez croire, Mademoiselle, en l’absolue sincérité de nos salutations.

La Présidence de l’Université.

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13 réflexions sur “Thésarde blues.

  1. fanny dit :

    bonjour!

    bienvenue dans le club 580e à lacher d’ici peu (le temps que l’administration autorise mon inscrption,aprés tout ils me connaissent pas,ça ne fera que la 3 année que je m’inscris en doctorat,et comme il est connu que le boulot est bien fait,vérification des sujets etc etc… c’est normal que pour m’inscrire je doive attendre LEUR accord,quand cela fait 4 fois que je viens pour m’inscrire!)

    ça plus tout le reste,car comme tu l’écris on continue à vivre hein le mois de notre inscription,faudrait pas oublier! c’est sur qu’accorder des facilités de caisse aux étudiants serait une injure à l’éducation nationale!

    bref, vivent les pates ? j’ai arréte trop de gluten,ici c’est vive le riz!

    bonne journée à toi…malgré tout

  2. Emily dit :

    Leur tête déconfite quand on leur demande si on peut payer en trois fois : « ah ben non hein, c’est pas possible. » Je note qu’un mois après, mon chèque n’est toujours pas encaissé. Quand j’ai demandé comment on faisait pour demander une exonération, on m’a regardée d’un œil torve, comme si une insanité avait franchi mes lèvres. Les thésards qui ne suivent aucune formation doctorale sont une vraie manne pour l’université : on paie, et on ne leur coûte rien, si ce n’est une soutenance au bout de 4 ou 5 ans. Le pire, c’est qu’on fournit un travail qui, en sciences dures, est rémunéré.
    Avec du recul, je me dis que si j’avais su, j’aurais travaillé sur mon sujet la première année dans mon coin, puis me serais inscrite l’année suivant pour achever ma thèse en trois ans, histoire de faire des économies et d’éviter à mes nerfs de se mettre en boule.

  3. loulou dit :

    Bonjour,

    Je viens de lire avec un petit sourire ton article, j’aime bien la façon dont parfois tu gères ton quotidien, l’ironie, la pudeur, que j’y entrevoie.
    Je gagne ma vie correctement, pour différentes raisons : les infirmières sont rares, et demandées, les salaires peuvent être négociés, et les planning aussi.
    Je bosse donc peu pour un salaire confortable, j’ai choisi de faire une licence de philo à distance, ayant un certain regret : j’aurais voulu faire philo et allais jusqu’à minimum master. Je suis très admirative de ton parcours, et de ce que je crois comprendre de ton quotidien de thésard, et aussi de cette volonté farouche de ne pas entrer dans le train train d’une vie active certainement moins légère, en tout cas plus contraignante.
    J’ai découvert cette année les absurdités de la fac, l’hermetisme de pas mal de monde, et finalement la joie de me dire : ouf. C’est par plaisir que je travaille mes cours, Ouf.
    Je vois la quantité folle de livres à lire, de polycops à rabacher, de devoirs à rendre, … etravailler à côté me parait être diffic²lle à plein temps!!! ou il faut boire des tonnes de thé par heure!!!!!!!
    Bref, que la force soit avec toi, je t’embrasse,

    Loulou

    • Emily dit :

      J’aimerais bien, dans la vraie vie, gérer mon quotidien aussi bien que dans mes articles. Je ne suis pas malheureuse, hein (hier j’ai vu une video d’enfants africains atteints de polio et malnutris, ça fait relativiser), mais parfois, pfiou, le manque de sécurité matérielle est un peu lourd à porter.

      Les personnes en reprise d’études sont toujours beaucoup plus motivées que les jeunes étudiants : elles savent pourquoi elles sont là. Ton parcours est bigrement intelligent, je trouve : une sécurité financière, et une reprise d’études par « plaisir » (ou envie, ou devoir vis-à-vis de soi-même) dans un domaine qui, si tu t’y étais consacrée pleinement dès le début, ne t’aurait peut-être même pas permis de manger (parce qu’entre nous, la philo, c’est comme la littérature, à part passer les concours d’enseignant…). C’est un peu ce que je crains, en fait : faire « tout ça » et me retrouver « sans rien » plus tard. Enfin, qui vivra verra. Je serai docteur pour la gloire…

  4. Anna E. dit :

    Je suis tout à fait d’accord avec ton université. J’ajouterais même que je ne vois pas pourquoi tu t’obstines à vivre dans un appartement, solitaire et recluse, alors que tu pourrais vivre en communauté pour le prix d’une tente Quechua (sur quelques années, elle est très vite rentabilisée).

    • Emily dit :

      Tu as bien raison. Les jeunes d’aujourd’hui sont très individualistes (en plus d’être fainéants). Alors qu’un petit bureau pour travailler au bord du canal, entre la tente, la meute de bergers allemands et les cadavres de bouteilles, c’est vraiment Byzance!

  5. loulou dit :

    merci pour le bigrement intelligent,
    je crois même que si je faisais des études dans un but professionnel, ça me gâcherait mon plaisir, du coup, la licence peut se faire en six ans , je m’en fous, et en plus je vais te faire râler, l’inscription passe en frais professionnelle donc déductible d’i^mpôt au même titre que mes bouquins, philosophie… ethique… ethique médical…. bref ça passe,
    tu vas me détester à vie..

  6. Mimi La Rage dit :

    Bon, alors moi, j’ai fait l’autre choix (puisque je n’avais pas de financement non plus), celui qui consiste à avoir un boulot à temps plein pour pouvoir manger des pâtes, et même mettre du pesto dedans. Sur une semaine comme celle qui vient de s’écouler, j’ai travaillé 45 heures, ce qui m’a laissé 3 heures pendant le week-end pour bosser sur ma thèse. Et j’ai culpabilisé d’avoir pris le temps de regarder un film et de cuisiner un peu (les pâtes que j’ai pu me payer). A ce rythme-là, je vais soutenir ma thèse dans 53 ans (youpi ! je pourrai être directement à la retraite plutôt que de passer par la case maitre de conférence !). Je pose des congés (payés !) pour pouvoir aller à la BNF bosser un peu à Noël (et aller voir notre cher directeur). Ma situation est certainement plus facile à vivre au quotidien que la tienne, mais tout aussi symptomatique. Mais du coup, je veux bien financer l’impression de ta lettre ouverte pour en faire des flyers à distribuer dans l’UPV !

  7. jacbernard dit :

    « C’est finalement l’État qui paiera la note de Luc Ferry. Le philosophe avait demandé l’aide des services du Premier ministre, après s’être vu demander des comptes par l’université Paris-VII, pour les cours qu’il n’a pas donné durant l’année scolaire 2010-11 et les salaires qu’il a tout de même touché pour la période. L’entourage de François Fillon a ainsi fait savoir samedi que «Matignon remboursera ce que Luc Ferry doit à l’université» ». Paris-Match 11/06/11.

  8. Mona dit :

    Je croyais avoir déjà commenté, et en fait non. Merveilleux billet, mais monceau de connerie… Lamentable. Scandaleux. Voilà pourquoi je ne suis pas en doctorat. Parce que je bosse à temps plein, et parce que payer 400€ pour avoir le droit de me faire engueuler, non merci. Système pourri…

  9. Marnie dit :

    Je découvre à peine ton blog et je sais déjà qu’on est sur la même longueur d’ondes 😉 Docteur depuis 2 ans, je suis passée par les mêmes affres… et tout ça pour la gloire parce que les postes de maître de conférence en histoire de l’art médiéval… et bien il n’y en a eu que 3 en 2 ans, politiquement distribués. J’ai fait une croix sur l’Université (pour des tas de raisons) et mon seul objectif reste de travailler dans le monde de la culture et du patrimoine en étant correctement rétribuée. Pour l’instant, j’ai le premier critère mais pas le second, alors je vais chercher de nouveau….
    Bon courage à toi !!! quand on est en thèse on a l’impression que la vie normale ne reprendra jamais et puis quand la soutenance est passée, tout va très vite et on se rend compte que ce n’était qu’une parenthèse…

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