Ma petite entreprise.

Elle n’est pas encore créée, loin de là. Je n’en suis qu’aux balbutiements, ou plutôt nous n’en sommes qu’aux balbutiements, puisque je ne me suis pas lancée seule dans cette – folle – aventure. Depuis l’émergence du projet, une fin d’après-midi d’été, devant un verre de vin rouge (l’inspiration, par la suite, nous est d’ailleurs souvent venue à l’heure de l’apéro, qui a dit que l’alcool était mauvais pour les neurones ?), l’idée a fait son chemin. J’aurais envie de dire que plus le temps passe et plus elle prend forme, mais, c’est souvent le cas quand on se lance dans l’entreprenariat, la vérité est qu’elle se déforme, se reforme, se métamorphose au fur et à mesure. Elle se précise pourtant, nous la modelons pour qu’elle nous ressemble, et surtout pour qu’elle plaise, pour qu’elle soit innovante, attractive. Nous nous mettons à la place de nos futurs clients, nous nous efforçons de penser de leur point de vue et non du nôtre. Nous avons des ambitions parfois démesurées qui sont vite rattrapées par la gravité terrestre et particulièrement par la riquiquinesse de notre capital de départ qui nous oblige pour l’instant à voir les choses sur une téloche carrée en noir et blanc plutôt que sur un écran de ciné 2.35 en couleurs. Mais, paraît-il, chi va piano va sano (mieux vaudra tout de même ne pas aller si piano que ça dans un pays qui taxe les entreprises à 30% – cela étant si je me fais un jour l’avocate du MEDEF, promettez-moi de m’achever, d’accord ?) et c’est au pas que marche notre duo, avec sur le dos le poids d’une tâche qu’une colonie de Titans ne serait pas de trop à porter.

Fortes de notre nouvelle ambition, nous avons été sélectionnées pour faire partie d’une formation (intense) à la création d’entreprise qui se déroule sur 4 mois, et qui est, il faut le dire, un vrai presse-citron cervical. Tant est si bien qu’au bout de plusieurs semaines, la fatigue aidant et diminuée par l’ébullition constante de mes neurones, j’ai perdu tout mon jus. L’irrigation a repris, mais il faut bien se l’avouer, créer sa propre affaire est énergivore au possible. Et passionnant. J’avoue hésiter encore à propos de la nature profonde d’un porteur de projet : est-il un super guerrier ou un inconscient fini ? Dans tous les cas, je me et nous découvre pas trop mal armées pour la bataille – qui l’eut cru ? Qui aurait cru, en effet, que je me lancerai un tel défi alors que, dix ans en arrière, je regardais avec des yeux ronds sans rien y comprendre l’enseignante me parlant business plan, étude de marché,  joint ventures et entreprises off-shore, subissant ce cours que des malotrus avaient osé intégrer à mon sacro-saint cursus de langues. Tout cela me semblait incompréhensible, dénué d’intérêt et très loin de moi. Simplement, aujourd’hui, je ne suis plus la même et le monde des entrepreneurs me semble si excitant, si dynamique que je m’y trouve comme un poisson dans l’eau. Moi qui pensais être une petite universitaire lunaire et statique, me voilà bien surprise.

Qui aurait cru qu’un jour je bénirais le Ciel d’avoir vécu (parfois subi) un long parcours universitaire et personnel un peu tordu m’ayant fait toucher à des domaines si différents que je suis souvent obligée d’en remodeler une bonne partie pour me mijoter un CV cohérent ? Il n’y a pas à dire, mais être entraînée à l’apprentissage de matières diverses et variées, avoir l’habitude de plancher sur des travaux intellectuels en tout genre nous aide beaucoup toutes les deux à comprendre, emmagasiner, réagir, créer, nous adapter.  Et bosser de longues (très, très longues) heures. Heureusement, j’ai envie de dire, vu tout ce qui nous attend  – si nous ramions déjà au stade de la conception du projet, la suite aurait de fortes chances de ressembler à l’ascension du Golgotha et de l’Everest réunis avec des boulets aux pieds. Là, au moins, on a des chaussures de rando (des escarpins se marieraient certes bien mieux avec la tenue de business women, mais le glamour attendra, pour l’instant, on sue et on se dépense). Oh, bien sûr, il ne faut pas se leurrer, elles n’éviteront ni les ampoules, ni les glissement de terrains, mais si nous nous retrouvons ensevelies sous une avalanche, nous aurons au moins la satisfaction d’avoir tenté de grimper jusqu’au sommet. Parce qu’en prenant de la hauteur, on voit beaucoup plus loin, et, toute victime du vertige que je suis, c’est beau de voir l’horizon s’étendre à perte de vue.

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Une histoire de Job. Ou de Crésus.

En France, on ne parle jamais d’argent.  C’est vulgaire d’étaler sa richesse, c’est tabou d’étaler sa pauvreté. Moi, aujourd’hui, j’ai envie de parler d’argent, ou plutôt du rapport que les gens ont avec leur salaire et leur compte en banque. Je crois que ceux qui me surprennent le plus, dans mon entourage, sont ceux qui ont un pied en dehors de la réalité. Je ne parle pas de ceux qui gagnent des millions à ne plus savoir qu’en faire et qui achètent des trucs parfaitement lambdas à peu près mille fois plus chers que ceux que toi, simple mortel au salaire à quatre chiffres, tu achèterais dans ton supermarché du coin – je ne connais pas de telles personnes. Je veux parler de ceux qui aiment se plaindre et ne s’aperçoivent pas qu’il n’y a vraiment, vraiment pas de quoi.

Avant tout, je vais tomber dans le mauvais goût le plus plébéien en dévoilant tout de mes ressources, histoire de dresser le décor. Ce que je gagne, aides comprises, me situe très exactement au niveau du seuil de pauvreté (si tu n’as aucune idée du montant qui fait de toi un pauvre en France en 2015, Google le sait). Pour info, c’est un revenu à 3 chiffres. Tout compte fait, loyer déduit, je dois vivre tous les mois avec l’équivalent du prix d’une couronne en céramique (ou d’une paire de Louboutin, pour ceux qui préfèrent le glamour à la chirurgie dentaire). Pour moi les anniversaires, c’est compliqué. Et je ne te parle pas de Noël. Les déplacements lointains, ce n’est même pas la peine d’y penser – j’ai passé l’année dernière une semaine riquiqui entre Bruxelles et Lille, logée et presque nourrie, qui a tout de même achevé mon compte en banque. A part cet exotique voyage, je ne me suis pas financée de vacances depuis cinq ans.

Je ne suis pas en train de dire que je suis malheureuse, cette vie, je l’ai choisie, du moins en partie – je vous reparlerai peut-être un jour des circonstances intimes qui pèsent dans la balance et font qu’on se retrouve à faire un job purement alimentaire et inintéressant (mais cool) alors qu’on est capable et (très) diplômé. Je dis simplement que j’en ai assez d’en entendre certains se lamenter alors que visiblement, ce qui leur manque, ce sont des notions de gestion financière ET une paire de jumelles pour pouvoir contempler de près ce que c’est vraiment « ne pas s’en sortir ». Ne pas s’en sortir, c’est quand tu n’as pas assez pour manger à la fin du mois, c’est être dans le rouge le 5 une fois ton loyer payé et ne pas savoir comment tu vas faire les 25 jours suivants. Ne pas s’en sortir, je ne sais pas ce que c’est. Se serrer la ceinture, relativement, et encore, j’ai plutôt envie d’appeler ça lésiner sur ce qui n’est pas essentiel, parce que j’ai de quoi avoir un toit sur la tête, du chauffage, de la nourriture dans mon assiette et même parfois, soyons fou, des fringues et une nouvelle paire de chaussures (en soldes ou sur ebay les chaussures, faut pas déconner).

Alors quand un couple avec deux salaires et pas d’enfant te fait le coup des jérémiades parce que la vie est chère, et le crédit voiture à payer, et le loyer, et les courses, et trouve quand même le moyen de se barrer deux fois par an au ski et en Turquie, tu hausses un sourcil. Quand un de tes amis célibataire, locataire et en CDI, qui gagne presque trois fois plus que toi t’annonce doctement pour la trentième fois et la quatrième année consécutive que toi, tu as trouvé le bon plan en ayant un job alimentaire (précaire car en CDD, entre parenthèses) à côté de chez toi, alors que lui doit faire une demi heure de voiture pour aller bosser 4 fois par semaine, que le carburant ça coûte cher et qu’il « ne s’en sort pas », tu te pinces. Quand tu vois celui qui est à présent ton ex (heureusement) paniquer complètement parce qu’il est chômage (ça n’a pas duré) alors qu’il a 30.000€ sur son compte épargne et pas de crédit en cours, tu te dis que les gens sont un peu tarés quand même. Quand ceux qui ont le même revenu que toi mais pas de loyer à payer – mon loyer pèse 55% de mon maigre budget – osent te dire qu’ils sont pris à la gorge, tu commences à souffler. Et quand tu entends le chant des lamentins qui ont les moyens de partir en avion se la couler douce à 12 fuseaux horaires de distance mais que quand même ouin-ouin la vie est dure, tu as envie de balancer des coups de savates dans le derche.

Mais bon sang, qu’est-ce qui ne va pas dans vos têtes ? Regardez l’intérieur de vos caddies, de votre maison, je ne sais pas moi, repensez votre façon de consommer, repensez-même votre façon de penser (parce que là, ce n’est plus possible) ou alors sautez directement par la fenêtre si vraiment la vie est si ingrate. Je ne vais pas vous parler de mon amie dont la famille (4 personnes) vit de façon heureuse avec l’équivalent de mon revenu mensuel, car vous ouvririez des yeux ronds. Le système D, les dépenses intelligentes, l’élimination du superflu, ça existe. En soi, je me fiche de ce que vous gagnez, mais pitié, cessez de chouiner alors que vous avez de quoi vivre très correctement. Je suis dans une situation beaucoup plus précaire que la quasi totalité des personnes que je connais, et je trouve que ce n’est pas si dur. Angoissant un peu, car je ne sais pas de quoi demain sera fait. Frustrant, certainement. Ce qui me manque, c’est de pouvoir changer d’air quand j’en ai besoin (et Dieu sait qu’en ce moment, j’en ai besoin), vivre des choses nouvelles, voir de nouveaux paysages, faire ce dont j’ai envie, car je piétine un peu sur place. J’ai envie d’un certain cours de danse, j’ai envie d’un stage de voile, j’ai envie de voir le Groenland, le Canada et j’ai envie de retourner en Chine, je voudrais parfois juste pouvoir partir un weekend en train sur la côte Atlantique, mais je ne peux pas. En soi, ce n’est pas grave. J’ai des projets en cours qui me motivent, un amoureux attentionné et fiable, un chat, de la bonne musique dans mon ordinateur, des bons livres dans ma bibliothèque, de chouettes amis et je vis au soleil.

Ça me rend assez triste, à vrai dire, d’entendre les plaintes aigries de ceux qui ont oublié ce que c’était de vivre avec pas grand chose – car nous avons presque tous été étudiants en même temps, à galérer un peu, s’asseoir par terre car on n’avait pas forcément de canapé, à récupérer des meubles dans la rue, et on était contents ainsi. Je ne sais pas si c’est ça, devenir un travailleur adulte, se plaindre de tout et se placer en position de faiblesse par rapport à la vie avec sa coquille d’oeuf sur la tête parce que c’est trop injuste et beaucoup trop difficile, faire de la tachycardie parce que oh mon Dieu les prix ont augmenté à Casino alors qu’on n’est franchement pas dans le besoin. Ceux de mon entourage qui se plaignent n’ont jamais expérimenté ou vu la vraie pauvreté – leurs parents sont propriétaires de leurs maisons, parfois avec piscine, ils leur ont financé des activités quand ils étaient gamins, ils n’ont jamais manqué de rien. Ils n’ont jamais vécu en HLM, ou dans une caravane, ou dans la rue. Je sais bien qu’à chacun sa peine, qu’on peut être malheureux et avoir de l’argent, mais chouiner sur sa situation financière quand on a la chance d’en avoir une, c’est juste indécent. Et ça me donne envie d’écrire un billet d’humeur.