Une histoire de Job. Ou de Crésus.

En France, on ne parle jamais d’argent.  C’est vulgaire d’étaler sa richesse, c’est tabou d’étaler sa pauvreté. Moi, aujourd’hui, j’ai envie de parler d’argent, ou plutôt du rapport que les gens ont avec leur salaire et leur compte en banque. Je crois que ceux qui me surprennent le plus, dans mon entourage, sont ceux qui ont un pied en dehors de la réalité. Je ne parle pas de ceux qui gagnent des millions à ne plus savoir qu’en faire et qui achètent des trucs parfaitement lambdas à peu près mille fois plus chers que ceux que toi, simple mortel au salaire à quatre chiffres, tu achèterais dans ton supermarché du coin – je ne connais pas de telles personnes. Je veux parler de ceux qui aiment se plaindre et ne s’aperçoivent pas qu’il n’y a vraiment, vraiment pas de quoi.

Avant tout, je vais tomber dans le mauvais goût le plus plébéien en dévoilant tout de mes ressources, histoire de dresser le décor. Ce que je gagne, aides comprises, me situe très exactement au niveau du seuil de pauvreté (si tu n’as aucune idée du montant qui fait de toi un pauvre en France en 2015, Google le sait). Pour info, c’est un revenu à 3 chiffres. Tout compte fait, loyer déduit, je dois vivre tous les mois avec l’équivalent du prix d’une couronne en céramique (ou d’une paire de Louboutin, pour ceux qui préfèrent le glamour à la chirurgie dentaire). Pour moi les anniversaires, c’est compliqué. Et je ne te parle pas de Noël. Les déplacements lointains, ce n’est même pas la peine d’y penser – j’ai passé l’année dernière une semaine riquiqui entre Bruxelles et Lille, logée et presque nourrie, qui a tout de même achevé mon compte en banque. A part cet exotique voyage, je ne me suis pas financée de vacances depuis cinq ans.

Je ne suis pas en train de dire que je suis malheureuse, cette vie, je l’ai choisie, du moins en partie – je vous reparlerai peut-être un jour des circonstances intimes qui pèsent dans la balance et font qu’on se retrouve à faire un job purement alimentaire et inintéressant (mais cool) alors qu’on est capable et (très) diplômé. Je dis simplement que j’en ai assez d’en entendre certains se lamenter alors que visiblement, ce qui leur manque, ce sont des notions de gestion financière ET une paire de jumelles pour pouvoir contempler de près ce que c’est vraiment « ne pas s’en sortir ». Ne pas s’en sortir, c’est quand tu n’as pas assez pour manger à la fin du mois, c’est être dans le rouge le 5 une fois ton loyer payé et ne pas savoir comment tu vas faire les 25 jours suivants. Ne pas s’en sortir, je ne sais pas ce que c’est. Se serrer la ceinture, relativement, et encore, j’ai plutôt envie d’appeler ça lésiner sur ce qui n’est pas essentiel, parce que j’ai de quoi avoir un toit sur la tête, du chauffage, de la nourriture dans mon assiette et même parfois, soyons fou, des fringues et une nouvelle paire de chaussures (en soldes ou sur ebay les chaussures, faut pas déconner).

Alors quand un couple avec deux salaires et pas d’enfant te fait le coup des jérémiades parce que la vie est chère, et le crédit voiture à payer, et le loyer, et les courses, et trouve quand même le moyen de se barrer deux fois par an au ski et en Turquie, tu hausses un sourcil. Quand un de tes amis célibataire, locataire et en CDI, qui gagne presque trois fois plus que toi t’annonce doctement pour la trentième fois et la quatrième année consécutive que toi, tu as trouvé le bon plan en ayant un job alimentaire (précaire car en CDD, entre parenthèses) à côté de chez toi, alors que lui doit faire une demi heure de voiture pour aller bosser 4 fois par semaine, que le carburant ça coûte cher et qu’il « ne s’en sort pas », tu te pinces. Quand tu vois celui qui est à présent ton ex (heureusement) paniquer complètement parce qu’il est chômage (ça n’a pas duré) alors qu’il a 30.000€ sur son compte épargne et pas de crédit en cours, tu te dis que les gens sont un peu tarés quand même. Quand ceux qui ont le même revenu que toi mais pas de loyer à payer – mon loyer pèse 55% de mon maigre budget – osent te dire qu’ils sont pris à la gorge, tu commences à souffler. Et quand tu entends le chant des lamentins qui ont les moyens de partir en avion se la couler douce à 12 fuseaux horaires de distance mais que quand même ouin-ouin la vie est dure, tu as envie de balancer des coups de savates dans le derche.

Mais bon sang, qu’est-ce qui ne va pas dans vos têtes ? Regardez l’intérieur de vos caddies, de votre maison, je ne sais pas moi, repensez votre façon de consommer, repensez-même votre façon de penser (parce que là, ce n’est plus possible) ou alors sautez directement par la fenêtre si vraiment la vie est si ingrate. Je ne vais pas vous parler de mon amie dont la famille (4 personnes) vit de façon heureuse avec l’équivalent de mon revenu mensuel, car vous ouvririez des yeux ronds. Le système D, les dépenses intelligentes, l’élimination du superflu, ça existe. En soi, je me fiche de ce que vous gagnez, mais pitié, cessez de chouiner alors que vous avez de quoi vivre très correctement. Je suis dans une situation beaucoup plus précaire que la quasi totalité des personnes que je connais, et je trouve que ce n’est pas si dur. Angoissant un peu, car je ne sais pas de quoi demain sera fait. Frustrant, certainement. Ce qui me manque, c’est de pouvoir changer d’air quand j’en ai besoin (et Dieu sait qu’en ce moment, j’en ai besoin), vivre des choses nouvelles, voir de nouveaux paysages, faire ce dont j’ai envie, car je piétine un peu sur place. J’ai envie d’un certain cours de danse, j’ai envie d’un stage de voile, j’ai envie de voir le Groenland, le Canada et j’ai envie de retourner en Chine, je voudrais parfois juste pouvoir partir un weekend en train sur la côte Atlantique, mais je ne peux pas. En soi, ce n’est pas grave. J’ai des projets en cours qui me motivent, un amoureux attentionné et fiable, un chat, de la bonne musique dans mon ordinateur, des bons livres dans ma bibliothèque, de chouettes amis et je vis au soleil.

Ça me rend assez triste, à vrai dire, d’entendre les plaintes aigries de ceux qui ont oublié ce que c’était de vivre avec pas grand chose – car nous avons presque tous été étudiants en même temps, à galérer un peu, s’asseoir par terre car on n’avait pas forcément de canapé, à récupérer des meubles dans la rue, et on était contents ainsi. Je ne sais pas si c’est ça, devenir un travailleur adulte, se plaindre de tout et se placer en position de faiblesse par rapport à la vie avec sa coquille d’oeuf sur la tête parce que c’est trop injuste et beaucoup trop difficile, faire de la tachycardie parce que oh mon Dieu les prix ont augmenté à Casino alors qu’on n’est franchement pas dans le besoin. Ceux de mon entourage qui se plaignent n’ont jamais expérimenté ou vu la vraie pauvreté – leurs parents sont propriétaires de leurs maisons, parfois avec piscine, ils leur ont financé des activités quand ils étaient gamins, ils n’ont jamais manqué de rien. Ils n’ont jamais vécu en HLM, ou dans une caravane, ou dans la rue. Je sais bien qu’à chacun sa peine, qu’on peut être malheureux et avoir de l’argent, mais chouiner sur sa situation financière quand on a la chance d’en avoir une, c’est juste indécent. Et ça me donne envie d’écrire un billet d’humeur.

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21 réflexions sur “Une histoire de Job. Ou de Crésus.

  1. girlonthecouch dit :

    Hey !
    Sans vouloir prendre la dépense de ton ex, je vais bientôt me retrouver au chômage, et même si j’ai un peu d’argent de côté (bon, pas 30 000€), je panique aussi, mais c’est peut-être parce que moi non plus mes parents ne sont pas là pour m’aider en cas de besoin. La peur de manquer, je ne sais pas vraiment si ça s’en va en fait.

  2. Nancy dit :

    Ce billet fait du bien. C’est vrai que le gens se plaignent trop, et surtout sans raison. Tous ces gens qui disent qu’ils n’en peuvent plus financièrement, qui veulent nous fait croire qu’ils sont pauvres alors que comme tu le relèves si bien ils peuvent partir au ski ou s’acheter une voiture neuve. C’est indécent. Et même tout simplement quand on a un toit, qu’on peut se soigner, se nourrir ainsi que ses enfants sans avoir à demander de l’aide à quelqu’un, ben on n’est pas pauvre. C’est comme toute cette France qui dit qu’elle n’en peut plus à cause des impôts, alors qu’elle n’est pas pauvre! Nous on est encore non imposables, mais on s’en sort, cela ne me dérangerait pas de payer des impôts, même si ça fait quelques loisirs à sacrifier. Les gens croient que le seuil de pauvreté se situe là où on peut se payer du confort. Ils sont déconnectés de la réalité, n’ont pas en face d’eux des gens en réelle difficulté ou ne les voient pas, ou pire: « non mais eux ce sont des glandeurs, des profiteurs du système ». 😦

    • Emily dit :

      « Les gens croient que le seuil de pauvreté se situe là où on peut se payer du confort. » Pour ceux dont je parle dans mon billet, c’est exactement ça, oui.

    • Emily dit :

      Pour mon grand-père, si on n’est pas propriétaire de sa maison à la retraite, on est un clochard (j’hésite entre rire et pleurer).

  3. Mingou dit :

    Bravo ! Ma situation est loin de la tienne (j’ai un salaire à 4 chiffres, pas de loyer à payer ni d’enfant à nourrir, si l’envie me prend je peux partir en week-end sans problème), mais ça ne m’empêche pas de penser exactement la même chose que toi. Ceux qui se plaignent alors qu’ils ont de quoi vivre (très) correctement ne méritent que des baffes. Et je ne parle même pas de ceux qui sont tellement rackettés par les impôts qu’ils sont obligés de quitter la France, les pauvres choux.

      • Mingou dit :

        Devenir propriétaire grâce à l’aide de ses parents. Mais j’ai bien conscience de ma chance hein, je ne me permettrai jamais de chouiner sur ma situation matérielle.

  4. Anna E. dit :

    Y’a les autres gens déconnectés de la réalité, aussi, et qui pensent sincèrement qu’avec 400€ par mois on vit assez aisément à Paris, loyer compris. (Mais oui, Papa) (bon, il a quand même fini par comprendre que … bah, non)

    J’avais une amie fauchée quand ça l’arrangeait, ça me rendait dingue. En fait, dès qu’elle avait sa paye elle mettait tout (oui oui, tout) sur son compte épargne, et au fil du mois, elle virait sur son compte courant ce qu’elle avait dépensé. Mais chaque fois que je la voyais, c’était « hanlala je suis à sec, au bout de mon autorisation de découvert ». (Ahem)

    • Emily dit :

      Ah ah, oui, le contraire est assez drôle aussi, j’avoue. (Et le coup du compte épargne, j’aurais presque envie de dire « non mais allô ! »).

  5. Marlowe dit :

    Je suis totalement d’accord avec toi, et les autres lecteurs, ces comportements (fréquents) sont absolument insupportables ! Moi aussi j’ai été témoin dans la grande entreprise où je bossais avant de propos de ce type par des jeunes gens friqués, sans être fabuleusement riches à la Mme Bettancourt mais néanmoins bien plus riches que la moyenne et suffisament riches pour se payer des voyages très réguliers, être propriétaires avant 30 ans et ne pas se soucier du tout du lendemain. Et bien aucune pudeur, aucune dignité, combien de fois j’ai entendu dire « alala, c’est cher cette dépense de 20 euros », « alala, la paye du mois de février, ça va encore faire des jours en moins » et ces propos m’étant tenu à moi qui gagnait péniblement ma vie comme petite main dans cette entreprise ! A l’époque, je n’avais aucun courage, je disais « oui oui » même si j’étais exaspérée intérieurement, maintenant je ne laisse plus rien passer, je leur vole dans les plumes. Et surtout je les blackliste directement, car ce genre d’attitude et de propos est quand même la preuve d’une immense connerie, d’un immense mépris et aveuglement envers la situation de tant et de tant de gens qui pourtant ne nécessite pas d’être grand clerc pour être vu ou entendu…

  6. charlottefolavril dit :

    Très juste. Une de mes amies commentait sur la mode du « se débarrasser des choses pour opter pour un mode de vie zen » qui semble pousser un peu les gens aisés à remettre en question leur consommation (mais jusqu’où et à quel point, c’est une autre question). Mais étant moi-même dans une situation intermédiaire (mon loyer mangeant la même part de mon salaire que le tien) je reconnais que ces angoisses du lendemain me parlent quand même un peu..

    • Emily dit :

      Je suis justement en train de faire du tri pour me débarrasser du superflu qui m’encombre (et surtout des trucs que je me traine depuis dix ans et qui ne me servent à rien, il faut l’avouer). 🙂 Espérons que la mode de crouler sous les objets ne fera pas sons apparition, imagine sinon…

  7. Anne dit :

    Mon commentaire sera différent des autres, parce que je ne pense pas la même chose et que c’est important de donner des points de vue différents.
    La richesse est une valeur relative. Celle du XXIè siècle n’a rien à voir avec celle des siècles passés. Mon grand-père avait une orange à Noël; que dirait-on si un enfant avait cela de nos jours? Celle de nos pays occidentaux riches n’a rien à voir avec celle des pays pourvoyeurs de main d’oeuvre à bas coût.
    Rien qu’avec ces deux affirmations, on peut constater qu’un smicard est ici infiniment plus gâté financièrement qu’un ouvrier du Bangladesh. Et le plus riche bourgeois du XIXè siècle ne disposait pas non plus du confort de ce smicard.
    Tout est relatif, me direz-vous. C’est ce que j’ai écrit quelques lignes plus haut.
    En clair, je ne souscris pas du tout à ce discours misérabiliste qui aurait tendance à pousser les gens vers le bas alors que c’est l’inverse que l’on doit prôner. S’il est normal et évident de redistribuer une bonne part du gâteau au plus pauvre, il n’empêche que l’illusion de vouloir supprimer la carotte financière à celui qui crée de la richesse ne donnera que ce que le XXè siècle nous a apporté de plus tragique (surtout pour ces plus pauvres) : je veux parler du communisme et assimilé. Idée généreuse en soi mais irréalisable dans la pratique.
    Alors pour provoquer un peu (et encore, je considère cela comme une évidence majoritairement admise), oui c’est mieux de gagner beaucoup : tout simplement pour pouvoir dépenser et profiter à sa juste part de la richesse que l’on a créée.
    J’en parle sans acrimonie étant issu d’un milieu très pauvre, ayant réussi financièrement et n’ayant pas beaucoup de besoins.

    • Emily dit :

      J’avoue ne pas comprendre votre commentaire, car je ne vois pas où est le discours misérabiliste dont vous parlez. Personne ne dit ici « bouh c’est vilain d’être riche, c’est mieux d’être pauvre » ou « il faut absolument se contenter de peu » ou encore « il ne faut pas créer de richesse ».
      Évidemment que la richesse est une valeur relative, les besoins aussi, d’ailleurs, mais ce que je dis, c’est qu’il est indécent de se plaindre que la vie est dure financièrement quand on a de l’argent et que la pauvreté, on ne sait pas ce que c’est. (A titre personnel, je pense cependant que la consommation excessive de biens ou l’accumulation de richesses n’est pas une fin en soi, et que c’est un idéal qui n’a rien d’idéal, justement).
      Ensuite, je ne souscris pas au communisme comme « plus grande tragédie du xxème siècle » car c’est un point de vue certainement plus qu’une réalité. Des tragédies, le XXème siècle en a vu d’autres. Je mets quiconque au défi de comparer, par exemple, le nombre de tragédies engendrées par le communisme à celles engendrées par le capitalisme sauvage qui s’étend à la planète entière (j’avoue que sur l’échelle de l’horreur, mourir de faim comme victime de la mauvaise gestion des ressources par les autorités communistes ou mourir de faim actuellement en tant que ressortissant malheureux du quart-monde, mon coeur balance).
      Ensuite, dire que le communisme (encore faudrait-il savoir exactement ce qu’on entend par là) est inapplicable dans la réalité, c’est encore un point de vue. Pour moi, l’idéologie de base du communisme qui est la non privatisation des moyens de production et l’abolition des classes sociales sont loin d’être une aberration, il me semble même que c’est une idée qui a plutôt du sens. En tout cas, en soi, elle n’en a pas moins que l’idéologie contraire, à laquelle nous sommes davantage habitués.

  8. madeleinemiranda dit :

    Je connais énormément de gens à Londres qui se plaignent sans arrêt du coût de la vie, et ce sont uniquement des personnes qui ont eu divers avantages du genre leurs parents leur ont acheté un appartement… C’est fou!

    Mise à part les personnes qui tombent dans la catégorie citée plus haut, les Londoniens dépensent en moyenne jusqu’à 59% de leur salaire dans le loyer, mais lorsqu’on sait que le moindre petit studio ou mini appartement à 1 chambre est à environ £1.200 par mois sans les charges, ce n’est pas bien étonnant. http://www.bbc.co.uk/news/uk-england-london-20943576
    Après lorsque l’on connaît le prix des transports (plus de £2.000 par an pour moi), je sais que beaucoup ont des difficultés à finir le mois. Le logement est un vrai souci à Londres!

  9. Emily dit :

    Les prix du logement à Londres sont parfaitement scandaleux, je te rejoins sur ce point. Je ne comprends même pas comment on peut vivre dans cette ville quand on est de condition modeste à vrai dire… C’est une ville que j’aime beaucoup et j’aurais adoré m’y installer, mais je t’avoue que le prix de la vie là-bas m’a toujours retenue, compte tenu du fait que j’aurais sans doute dû pour commencer me contenter d’un salaire pas très gros.

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