Une histoire de Job. Ou de Crésus.

En France, on ne parle jamais d’argent.  C’est vulgaire d’étaler sa richesse, c’est tabou d’étaler sa pauvreté. Moi, aujourd’hui, j’ai envie de parler d’argent, ou plutôt du rapport que les gens ont avec leur salaire et leur compte en banque. Je crois que ceux qui me surprennent le plus, dans mon entourage, sont ceux qui ont un pied en dehors de la réalité. Je ne parle pas de ceux qui gagnent des millions à ne plus savoir qu’en faire et qui achètent des trucs parfaitement lambdas à peu près mille fois plus chers que ceux que toi, simple mortel au salaire à quatre chiffres, tu achèterais dans ton supermarché du coin – je ne connais pas de telles personnes. Je veux parler de ceux qui aiment se plaindre et ne s’aperçoivent pas qu’il n’y a vraiment, vraiment pas de quoi.

Avant tout, je vais tomber dans le mauvais goût le plus plébéien en dévoilant tout de mes ressources, histoire de dresser le décor. Ce que je gagne, aides comprises, me situe très exactement au niveau du seuil de pauvreté (si tu n’as aucune idée du montant qui fait de toi un pauvre en France en 2015, Google le sait). Pour info, c’est un revenu à 3 chiffres. Tout compte fait, loyer déduit, je dois vivre tous les mois avec l’équivalent du prix d’une couronne en céramique (ou d’une paire de Louboutin, pour ceux qui préfèrent le glamour à la chirurgie dentaire). Pour moi les anniversaires, c’est compliqué. Et je ne te parle pas de Noël. Les déplacements lointains, ce n’est même pas la peine d’y penser – j’ai passé l’année dernière une semaine riquiqui entre Bruxelles et Lille, logée et presque nourrie, qui a tout de même achevé mon compte en banque. A part cet exotique voyage, je ne me suis pas financée de vacances depuis cinq ans.

Je ne suis pas en train de dire que je suis malheureuse, cette vie, je l’ai choisie, du moins en partie – je vous reparlerai peut-être un jour des circonstances intimes qui pèsent dans la balance et font qu’on se retrouve à faire un job purement alimentaire et inintéressant (mais cool) alors qu’on est capable et (très) diplômé. Je dis simplement que j’en ai assez d’en entendre certains se lamenter alors que visiblement, ce qui leur manque, ce sont des notions de gestion financière ET une paire de jumelles pour pouvoir contempler de près ce que c’est vraiment « ne pas s’en sortir ». Ne pas s’en sortir, c’est quand tu n’as pas assez pour manger à la fin du mois, c’est être dans le rouge le 5 une fois ton loyer payé et ne pas savoir comment tu vas faire les 25 jours suivants. Ne pas s’en sortir, je ne sais pas ce que c’est. Se serrer la ceinture, relativement, et encore, j’ai plutôt envie d’appeler ça lésiner sur ce qui n’est pas essentiel, parce que j’ai de quoi avoir un toit sur la tête, du chauffage, de la nourriture dans mon assiette et même parfois, soyons fou, des fringues et une nouvelle paire de chaussures (en soldes ou sur ebay les chaussures, faut pas déconner).

Alors quand un couple avec deux salaires et pas d’enfant te fait le coup des jérémiades parce que la vie est chère, et le crédit voiture à payer, et le loyer, et les courses, et trouve quand même le moyen de se barrer deux fois par an au ski et en Turquie, tu hausses un sourcil. Quand un de tes amis célibataire, locataire et en CDI, qui gagne presque trois fois plus que toi t’annonce doctement pour la trentième fois et la quatrième année consécutive que toi, tu as trouvé le bon plan en ayant un job alimentaire (précaire car en CDD, entre parenthèses) à côté de chez toi, alors que lui doit faire une demi heure de voiture pour aller bosser 4 fois par semaine, que le carburant ça coûte cher et qu’il « ne s’en sort pas », tu te pinces. Quand tu vois celui qui est à présent ton ex (heureusement) paniquer complètement parce qu’il est chômage (ça n’a pas duré) alors qu’il a 30.000€ sur son compte épargne et pas de crédit en cours, tu te dis que les gens sont un peu tarés quand même. Quand ceux qui ont le même revenu que toi mais pas de loyer à payer – mon loyer pèse 55% de mon maigre budget – osent te dire qu’ils sont pris à la gorge, tu commences à souffler. Et quand tu entends le chant des lamentins qui ont les moyens de partir en avion se la couler douce à 12 fuseaux horaires de distance mais que quand même ouin-ouin la vie est dure, tu as envie de balancer des coups de savates dans le derche.

Mais bon sang, qu’est-ce qui ne va pas dans vos têtes ? Regardez l’intérieur de vos caddies, de votre maison, je ne sais pas moi, repensez votre façon de consommer, repensez-même votre façon de penser (parce que là, ce n’est plus possible) ou alors sautez directement par la fenêtre si vraiment la vie est si ingrate. Je ne vais pas vous parler de mon amie dont la famille (4 personnes) vit de façon heureuse avec l’équivalent de mon revenu mensuel, car vous ouvririez des yeux ronds. Le système D, les dépenses intelligentes, l’élimination du superflu, ça existe. En soi, je me fiche de ce que vous gagnez, mais pitié, cessez de chouiner alors que vous avez de quoi vivre très correctement. Je suis dans une situation beaucoup plus précaire que la quasi totalité des personnes que je connais, et je trouve que ce n’est pas si dur. Angoissant un peu, car je ne sais pas de quoi demain sera fait. Frustrant, certainement. Ce qui me manque, c’est de pouvoir changer d’air quand j’en ai besoin (et Dieu sait qu’en ce moment, j’en ai besoin), vivre des choses nouvelles, voir de nouveaux paysages, faire ce dont j’ai envie, car je piétine un peu sur place. J’ai envie d’un certain cours de danse, j’ai envie d’un stage de voile, j’ai envie de voir le Groenland, le Canada et j’ai envie de retourner en Chine, je voudrais parfois juste pouvoir partir un weekend en train sur la côte Atlantique, mais je ne peux pas. En soi, ce n’est pas grave. J’ai des projets en cours qui me motivent, un amoureux attentionné et fiable, un chat, de la bonne musique dans mon ordinateur, des bons livres dans ma bibliothèque, de chouettes amis et je vis au soleil.

Ça me rend assez triste, à vrai dire, d’entendre les plaintes aigries de ceux qui ont oublié ce que c’était de vivre avec pas grand chose – car nous avons presque tous été étudiants en même temps, à galérer un peu, s’asseoir par terre car on n’avait pas forcément de canapé, à récupérer des meubles dans la rue, et on était contents ainsi. Je ne sais pas si c’est ça, devenir un travailleur adulte, se plaindre de tout et se placer en position de faiblesse par rapport à la vie avec sa coquille d’oeuf sur la tête parce que c’est trop injuste et beaucoup trop difficile, faire de la tachycardie parce que oh mon Dieu les prix ont augmenté à Casino alors qu’on n’est franchement pas dans le besoin. Ceux de mon entourage qui se plaignent n’ont jamais expérimenté ou vu la vraie pauvreté – leurs parents sont propriétaires de leurs maisons, parfois avec piscine, ils leur ont financé des activités quand ils étaient gamins, ils n’ont jamais manqué de rien. Ils n’ont jamais vécu en HLM, ou dans une caravane, ou dans la rue. Je sais bien qu’à chacun sa peine, qu’on peut être malheureux et avoir de l’argent, mais chouiner sur sa situation financière quand on a la chance d’en avoir une, c’est juste indécent. Et ça me donne envie d’écrire un billet d’humeur.

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Pourquoi je vais finir ma thèse et me reconvertir.

Parce que comme me l’a fait remarquer ma consœur de douleur Naruwan, un seul poste de maître de conférence s’est libéré dans notre filière pour la rentrée 2012. Ce qui veut dire que ce sera sans doute peu ou prou la même chose pour les années à venir. Sachant qu’on doit être une trentaine de candidats à postuler chaque année, on saisit tout de suite l’ampleur du problème. Vu que je ne serai jamais la meilleure dans mon domaine, je n’ai pas grande chance d’être prise. Ça ne m’empêchera pas d’essayer, notez bien, mais me voilà en train de ravaler tristement mes ambitions universitaires, parce qu’il ne faut pas se faire d’illusion, même si un coup de bol est toujours envisageable. Il y a toujours possibilité de travailler sur des postes de contractuel ou de vacataire, mais la précarité à long terme n’est pas une perspective très alléchante.

En attendant j’ai un boulot, pas bien payé certes, mais qui me laisse du temps à côté. Selon toute probabilité, je serai docteur à 31 ans et des brouettes. Ce sera peut-être la fin de l’histoire. Merci mademoiselle, nous vous accordons les félicitations, ou pas, bon vent et battez-vous bien pour obtenir un poste. Ma trace dans le monde merveilleux de l’université se limitera à trois articles publiés dans des revues que personne ne lit, puis je me désintègrerai dans les limbes. A ce stade, un plan B est nécessaire, et vite.

Alors oui, le monde est grand et il y a des tas de choses à y faire. Mais qu’ai-je envie de faire, exactement? Rien serait la réponse appropriée. Dans mes rêves les plus fous, je serais rentière, je m’achèterais une grande maison de maître à la campagne, que je décorerais avec de la récup’ et des meubles anciens chinés chez les antiquaires. Je recevrais mes amis, qui viendraient se réfugier chez moi quand la vie serait trop difficile ou qu’ils auraient besoin d’un bol d’air. Ma maison serait une demeure collective où chacun pourrait aller et venir à sa guise, une espèce de maison d’hôte. Chacun y vaquerait à sa tâche, écrirait, gratterait son violon ou taperait sur ses cymbales. Le soir nous mangerions tous ensemble à la grande table en bois, on fumerait des cigarettes en buvant du vin, on discuterait passionnément. On ferait des bœufs dans le jardin, la vie serait douce. Chaque jour amènerait un nouveau départ ou une nouvelle arrivée, tout serait immuable et pourtant toujours neuf. Bref, je serais la Jeanne, mais en plus sexy, en plus jeune et en moins désargentée.

Mais bon, je ne suis pas encore rentière, alors je me creuse la tête pour trouver des alternatives. On ne sait jamais ce que la vie sera, mais il me fait déterminer 1/ ce que je sais faire 2/ ce qu’il m’est possible de faire pour vivre. Une fois déterminé ces choses, voir combien d’entre elles sont compatibles et si elles sont viables à long terme (car coupler ce que je sais faire et ce qui m’est possible de n’aboutira pas nécessairement à la panacée.) Deuxième équation : voir si ce que j’aime faire peut donner lieu à une activité rémunératrice. Qu’est-ce que j’aime faire, au fait?

1/ Ecrire. Comme chacun le sait, écrivain n’est pas le métier le plus sur de l’univers, et ce n’est pas demain que j’obtiendrais le prix Goncourt (parce que pour obtenir le prix Goncourt, non seulement il faut avoir écrit un roman, mais il faut aussi avoir écrit d’autres romans avant celui qui reçoit le prix. On n’est pas rendu, mes braves.) Alternative : écrire des trucs futiles et faciles, type chick litt ou romans érotiques à soumettre aux éditions Harlequin (c’est un exemple, Harlequin ne publie que des romans américains et emploie une armée de traducteurs – oui, je me suis renseignée) pour manger, et se consacrer à des choses un peu plus profondes à côté. A méditer. Et peut-être à tenter (sous un pseudo, faut pas déconner non plus). A mon avis, on doit se payer une bonne tranche de rigolade à composer un chef-d’œuvre à base de « Quand Rebecca vit Brandon sortir de sa Ferrari rouge sang, son corps se consuma comme jamais. Pourquoi, mon amour, m’as-tu quittée, songea-t-elle? Je n’ai jamais pu t’avouer ce terrible secret qui me ronge, et à présent que tu es parti ma vie est un champ de ruines sans fin. »

2/Gratouiller ma guitare. Une activité dilettante qui ne m’apportera pas la fortune, même si je gagne à la Nouvelle Star (encore faudrait-il que je m’y présente et que je ne sois pas refoulée avant Baltard. Là n’on plus, on n’est pas rendu). Se prendre pour Alela Diane, c’est cool, mais quand on a la voix qui part en sucette dans les aigus, on se dit qu’une carrière artistique n’est pas encore envisageable.

Voilà. Comme me le disait mon copain de caserne, le bonheur pour le cithariste, selon Aristote, c’est de bien jouer de la cithare. En gros, la clé du bonheur, c’est de cultiver ses talents. C’est vrai : quand j’ai bien écrit, ou composé une petite chanson, je suis contente de moi et détendue. Copain pense que le mieux serait de se trouver un boulot pas trop chiant qui me laisse le temps de me consacrer à ce que j’aime à côté. En même temps, vu qu’il ne me voit pas universitaire car je n’ai pas un rapport assez narcissique à mon travail et que je produit invariablement dans la douleur, je me demande s’il faut l’écouter (en vrai, je sais qu’il a raison, le bougre, ça fait longtemps que je pense ça et je le déteste de voir si clair en moi parfois. Grrrr.) Donc, si vous avez des idées de boulots pas trop chiants et pas trop mal payés (genre fonctionnaire à la sécu, mais quand même en moins rébarbatif, merci), je suis tout ouïe. Et si vous avez un gros chèque à me donner, je prends aussi. Pensez à tous ces chercheurs et musiciens de génie qui trouveront refuge dans ma maison de campagne : c’est beau d’être mécène, non?

Thésarde blues.

Mademoiselle Emily,

Vous avez sollicité une exonération des droits de scolarité, au titre de l’année 2011-2012. Après examen attentif de votre situation, je vous informe, par la présente, que je n’ai pas agrée votre demande, aux motifs suivants : une quatrième année de doctorat ne constitue pas une situation prioritaire. Nous préférons en effet encourager des étudiants de licence ou de master à finir leur cursus plutôt que d’entretenir le dilettantisme de doctorants mollement productifs qu’on ne croise jamais au sein de notre université (preuve de leur poil dans la main). Vous avez choisi de ne pas entrer dans la vie active et de poursuivre un cursus long qui vous maintient dans ce statut d’adulescent que vous chérissez. Soyons sérieux, Mademoiselle, personne ne vous a poussée à ne pas rechercher un job dignement payé, vous ne voudriez pas non plus que nous vous entretenions dans votre fainéantise?

Nous avons bien pris note que les  frais d’inscription annuels dont nous vous demandons de vous acquitter constituent deux tiers de votre salaire et que, cumulés à votre loyer et à vos factures, ils dépassent largement vos revenus mensuels. Mais à qui la faute, selon vous, si vous ne travaillez qu’à temps partiel?  Ne me faites pas croire que vous ne pourriez pas mener à bien vos recherches avec un emploi un plein temps : quand on veut, on peut. Vos amis qui sont actuellement en septième année de thèse car ils travaillent 39h par semaine? Ce sont des fainéants, tout comme vous.

Et puis entre nous, Mademoiselle, quand on n’a pas les moyens, on n’a pas des goûts de luxe. Au lieu de manger des pâtes, contentez-vous de pain sec. Nous vous faisons également remarquer que nous avons déjà été magnanime par le passé en vous faisant don de la faramineuse somme de 150 euros pour financer votre présence à un colloque. Un colloque, grands Dieux! Vous nous avez déjà escroqué cette année 20 heures de TD que nous vous payons grassement (la moitié de la rémunération d’un titulaire, toute de même!) S’il fallait financer les fantaisies de tous les thésards, où irions-nous, je vous le demande? Votre folie des grandeurs frôle la pathologie, Mademoiselle G.! Vous ne voudriez pas, non plus, être maître de conférence quand vous aurez soutenu votre thèse?

Si vous jetez l’argent par les fenêtres, ce n’est tout de même pas de notre ressort de vous apprendre à gérer votre budget. Avez-vous réellement besoin de tant de livres pour mener vos recherches? Avez-vous vraiment besoin de chauffer votre logement l’hiver? Nous sommes certains qu’en plus, vous songez à faire des cadeaux à votre famille et à vos amis le soir du réveillon. Ne vous étonnez pas si votre compte en banque est dans le rouge! A-t-on idée d’être si dépensière? Si vous ne savez pas comment payer 1400 euros  de frais divers le même mois avec un demi SMIC, c’est que vous vous y prenez très mal.

Et puis, Mademoiselle, nos frais d’inscription sont tout de même justifiés : nous vous délivrons une carte magnétique du dernier cri, laquelle vous permet d’utiliser les ressources pédagogiques de la bibliothèque et de les emprunter pendant 21 jours : 21 jours, mademoiselle! Vous rencontrez votre directeur de thèse une fois tous les deux mois dans une salle bien chauffée, assise sur une chaise moelleuse. Si vous avez de la chance et que vous arrivez la première, vous avez peut-être même droit à celle qui tourne. Vous ne suivez certes aucun cours ni formation assurée par un professeur rémunéré, mais pensez  aux deniers dépensés pour entretenir la pelouse de notre beau campus que vous ne manquez pas, nous en sommes certains, d’arpenter. Et votre futur diplôme, imprimé en couleur sur du papier épais, qui va le financer, à votre avis?  Tous ces services rendus à votre personne valent bien la modique somme de 400 euros dont vous vous acquittez annuellement.

La commission a donc conclu que vous n’aviez pas à vous plaindre et que demander une aide financière pour cette année était sacrément gonflé. Vous paierez plein tarif, comme tout le monde, et si vous n’êtes pas contente, lâchez votre thèse sur-le-champ –  mais vous ne voudriez pas, Mademoiselle, laisser tomber vos recherches à un an de votre soutenance tout de même? Ce serait tellement dommage… Hum?

Veuillez croire, Mademoiselle, en l’absolue sincérité de nos salutations.

La Présidence de l’Université.

La toxicomanie, c’est du velours parme, ou terre de Sienne.

Je n’ai plus de henné blond. Mon fournisseur de secours, chez qui je me suis précipitée tremblante, est en rupture de stock jusqu’à la semaine prochaine, et pour avoir les frais de port gratuits sur le site où je commande habituellement, il faut acheter pour 35€ de produit : je me refuse à commander 3kg d’un coup, j’ai encore un peu de respect pour moi-même. Dernier recours : aller mettre 10€ dans un pot de magasin bio, mais c’est contre mon éthique personnelle — 10€ le pot de henné, je vous demande un peu… La terre entière est contre moi. Comprenez, c’est un drame intergalactique. Je suis en manque. Je n’exagère pas : si je ne fais pas mon henné toutes les 3 semaines minimum, je me transforme en Gremlins (et je vous assure que vous ne voulez pas voir ça).

Quand je suis en crise de manque, donc, après m’être roulée par terre en poussant des cris stridents,  la bave aux lèvres, je traîne sur les sites dédiés à la teinture eu henné. Un traitement de substitution, en quelque sorte. Une méthode de préparation m’a interpellée : il était préconisé de préparer la pâte dans un récipient en céramique, à l’aide d’une cuillère en bois. Malgré mon pitoyable état de junkie à moitié folle, ça m’a fait rire. Non, parce qu’un récipient en verre et une cuiller en inox, par exemple, ça marche aussi très bien. Ça m’a fait penser au rituel du thé des grands puristes chinois: cueillez les plus tendres feuilles couvertes de rosée au lever du soleil, faite frémir de l’eau de telle source de telle montage, laisser infuser dans une tasse fabriquée avec telle argile de telle contrée. Si vous procédez autrement, mécréants que vous-êtes, vous ne produirez qu’une vulgaire eau chaude aromatisée qui ne mérite pas le divin nom de thé, et tout mandarin digne de ce nom balaiera votre outrage d’un revers de manche.

Remarquez, niveau thé, je ne la ramène pas trop, j’ai mes manies aussi. Le thé en sachet, par exemple, c’est le mal absolu, surtout s’il est pulvérisé. Dans les bars, je n’ai pas souvent le choix malheureusement. Le pire, je crois, c’est un jour où, avec un ami, nous avions commandé un thé à la menthe : le serveur nous a apporté deux sachets trempant directement dans une tasse à café, et pas de théière avec supplément d’eau chaude. Je tirais déjà la tronche, quand j’ai découvert que le thé à la menthe était en fait une infusion verveine-menthe. Infinie tristesse, semblable à celle d’un jour sans pain. Un jour, on m’a aussi amené une théière sans couvercle. Ce n’est quand même pas difficile, quand on propose du thé à la carte, d’apporter au client une théière remplie d’eau et couverte, rassurez-moi? Je souscris même au sachet de Lipton anglais pas bon sans râler s’il est présenté à coté de la tasse — j’exige de le déballer et de le mettre moi-même dedans (d’ailleurs, quand on n’est pas idiot, on le met dans la théière, soit dit en passant, ça en fait plus).

Bon, en fait, la plupart du temps, j’opte pour un perrier sirop en été, et un chocolat en hiver, de peur d’être déçue. Mais avec le chocolat, les mêmes problèmes se posent : certains n’hésitent pas à servir d’immondes poudres allongées avec de l’eau, qui n’ont de chocolat que le nom. En même temps, mes préparations maison me rendent difficile : si vous me trouvez un chocolat avec de vrais carrées à 70% de cacao, de l’eau de fleur d’oranger/cannelle/extrait d’amande amère, du miel, du lait, de la crème et de la chantilly en option (les jours de décadence totale, je saupoudre même de la cannelle sur la chantilly), c’est que vous êtes assis dans mon canapé à attendre que je vous serve, ou que vous êtes tombé sur quelqu’un qui m’a piqué ma recette. Finalement, il n’y a guère qu’avec le café qu’on n’est pas trop déçu. Encore que. Personnellement, je ne l’aime que très serré. Oui, je suis chiante. Mais donnez-moi un peu de méthadone, ça ira mieux.

La loositude.

Il y a des jours sans. De ces jours où à peine l’oeil ouvert, tu sens l’éternité se profiler devant toi alors que tu n’as qu’une envie : que l’aiguille de l’horloge ait déjà fait le tour du cadran (en vérité je n’ai ni horloge ni même système d’affichage de l’heure à aiguilles, je suis la reine du digital. Mais quand même, je sais lire l’heure, si si. C’est ma mère qui m’a appris en fabriquant une pendule avec un couvercle de boîte de camembert.)

Les jours sans font suite à des nuits sans. De longues heures d’insomnie à tourner, retourner, grelotter dans les draps humides car il pleut sans discontinuer depuis deux semaines, et il pleut même dans la cuisine à cause d’une fuite au plafond. Tu te relèves pour allumer le chauffage et assécher tout ça. Mais en vérité, comme il ne fait même pas froid, tu meurs alors de chaud et de soif. Enfin, au petit matin, une heure et demi avant l’heure prévue de ton lever, quand tu es sur le point de t’endormir en faisant fi de ta gorge sèche, le chat décide que ce serait un très bon moment pour gratter à la porte et demander à sortir.

Quand le réveil sonne à ton oreille, tu agonises vingt minutes dans ton lit en espérant secrètement être prise d’une grippe subite pour pouvoir y rester. Tu te résignes et te lèves au ralenti. Te douches au ralenti. T’essuies au ralenti. Te maquilles au ralenti. Manque t’éborgner avec ton crayon khôl. T’éborgnes vraiment. T’habilles au ralenti. Puis déjeunes à toute vitesse parce que tu n’as vraiment plus le temps. Le dernier morceau de ta tartine encore dans la bouche, tu fermes la porte et atterris dans la rue.

Quand tu arrives au boulot, tu es encore au radar. Tu te cales sur ton siège, pour y rester les dix prochaines heures. Tout ça pour ça. Quand à midi tu décides de manger à la cantine, tu constates que les pâtes sont molles et les petits pois durs. Tu n’y manges jamais, maintenant tu sais pourquoi. Tu vois arriver Vilain Matheux, qui n’y mange jamais non plus. Les chances de le croiser là sont à peu près aussi minces que de pêcher une baleine dans la Mer morte. Tu fais semblant d’être absolument passionnée par ce que se passe au-delà de la vitre, mais de toute façon il s’asseoit en te tournant délibérément le dos. L’honneur est sauf des deux côtés.

Quand tu rentres chez toi lessivée et que tu t’apprêtes à t’écrouler comme une pyramide de pompom girls obèses sur ton canapé, le chat se jette sur toi, saute partout et tourbillonne, se frotte à tes jambes et s’emmêle dans les rideaux, plante ses griffes dans les coussins, tourne devant sa gamelle pleine, te quémandant à manger de la façon la plus pénible qui soit. Rendant les armes, tu sors un reste de pâtée du frigo pour changer de son Purina® habituel. En maîtresse attentive, tu rajoutes même un peu d’eau chaude pour que la nourriture soit à température ambiante. Pendant qu’il se jette dessus comme un affamé, tu vas te faire couler un bain. Tu reviens environ une minute plus tard pour constater que Vomito est en train de tout rendre. Sur le tapis.

A coeur vaillant, rien d’impossible?

Croisé Vilain Matheux à la bibliothèque un samedi après-midi — fait déjà grandement louche en lui-même. Il y a un an, j’aurais rêvé de cette situation, mais là, je me suis demandée ce qu’il y faisait (à part lire un article intitulé « sauvez votre argent »). Je crois que ce garçon est en train de nous faire une très sérieuse dépression, étant donné que cela fait plusieurs semaines qu’il arbore une tête de déterré et semble porter toute l’angoisse du monde sur ses épaules.

Ce jour là, il avait l’air d’aller encore plus mal de d’habitude. Décomposé, il était. Vu son cas bien lourd de grosse névrose obsessionnelle qui lui gâche la vie (et celle des autres), j’avais déjà évoqué il y a des mois les potentiels bienfaits d’une psychothérapie, mais il m’avait opposé comme arguments « Onfray a dit dans son bouquin que Freud n’était pas très recommandable » et « Oui mais je connais des gens pour qui ça n’a pas marché ». Autant jouer du luth devant un buffle, comme disent les Chinois (ou pisser dans un violon, en version française). Je n’ai donc pas remis ça sur le tapis et me suis contentée de lui demander gentiment ce qui n’allait pas. Il n’a rien voulu me dire alors devant son pauvre sourire, je n’ai pas insisté et je suis remontée travailler.

Un peu plus tard, j’ai reçu un message : « Mon Dieu, tu étais étincelante aujourd’hui. Serais-tu amoureuse? »

Haussement de sourcils (oui, des deux), stupeur et gargouillis dans le cerveau.

Bonjour, j’ai 40 ans, de gros sabots et mes techniques de séduction n’ont pas évolué depuis le collège, dois-je consulter mon médecin généraliste?

Pensant le dépasser d’un cran sur l’échelle du message stupide, j’ai répondu que c’étaient bien évidemment mes livres qui me faisaient chatoyer. Et là, j’ai reçu : « Heureux livres. Ils ne seront pas assez stupides pour te laisser partir ».

Non mais pincez-moi.

L’humeur musicale du jour : Lana Del Rey — Video Games

Land of the Living.

La rentrée des élèves fut bien proche de l’apocalypse. A l’heure dite, une multitude de jeunes ne se trouvaient pas sur les listes, car leurs dossiers d’inscription s’étaient évanouis dans les limbes. A l’heure dite, aucun prof n’avait l’emploi du temps de sa classe, car la Grande Prêtresse le leur avait envoyé par mail une heure avant. Trop d’effectif, classes de 50 alors même que le logiciel est supposé bloquer l’inscription à 48 élèves (« Oui mais parfois le système ne fonctionne pas bien, vous savez! » dit la Grande Prêtresse, dont on sait de source sure qu’elle a fait passer quelques privilégiés à travers les mailles du filet), gamins entrés dans une section lundi, puis changés de classe le lendemain sur ordre de Sa Majesté. Enseignants catastrophés, CPE sur les nerfs, Vie Scolaire surchargée.

Au milieu de tout ça, le nouveau prof de math, découvrant l’organisation ubuesque de ce bahut : « Je suis allé réclamer une clé de l’armoire de ma salle à l’intendance comme on me l’avait suggéré, ils ont pris ma demande en compte sans sourciller, mais je viens de m’apercevoir que dans cette salle, il n’y a pas d’armoire. » Welcome to Shutter Island, baby ! Pendant quelques mois, tu seras ahuri, puis ton cervelet se résorbera progressivement jusqu’à flétrir. A la fin, tu trouveras normal qu’on distribue aux prépa le courrier du second cycle, qu’on te fasse refaire huit fois la même chose, qu’on demande à un pion d’effectuer les tâches de la proviseure adjointe car elle est trop fainéante pour travailler, que les agents d’entretien décident de ne plus nettoyer ta salle car ils sont trop occupés à boire le café et à se connecter sur youporn en salle des profs, et tu n’enorgueilliras même de faire partie de cet établissement d’élite.

Je suis donc officiellement achevée par deux jours de travail. Migraineuse et désespérée par ce job tellement glorifiant qu’il me donne envie de me jeter au fond du gouffre sans fond, abandonner ma thèse et toute velléité intellectuelle, me gaver de biscuits sous ma couette devant M6 Replay, pleurer quand William Carnimolla réussit à changer la vie d’une fille en s’extasiant devant son ventre rondelet, lire du Danielle Steel, développer une passion intense pour le tunning de monstertruck, faire construire une maison en agglo dans un village plein de cagoles et de pichous à casquette ricard, ou quelque chose dans ce goût là si vous voyez l’idée, j’ai reçu un mail divin tout droit venu de l’eau-delà, qui m’annonçait que si j’étais intéressée, on pouvait me confier un cours d’histoire à la fac au premier semestre.

On m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours on m’a confié un cours hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiii iiiiiiiiiiiiiiiiii! hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii!  Ô gloire, je ne me tiens plus de joie, j’ouvre un large bec, je saute partout et je frétille, je fais des cabrioles avec le chat sur le lit, le monde est beau, le monde est gentil, il y a des poneys et des arcs-en-ciel dans le ciel bleu. Un cours, un seul tout petit cours, mais qui va ENFIN me mettre un pied à la fac, alors que je déprimais à force de végéter.

Je m’y vois déjà, je prépare mes petites fiches en couleur, je note, je rature, je stresse un peu. Je suis ravie d’enseigner une matière intéressante et pas trop loin de ma spécialité, d’avoir plus ou moins carte blanche (on m’a dit que si je ne me sentais pas couvrir la période prévue, je pouvais tout à fait changer le cours). Un premier cours, c’est un peu le sésame. Moi qui déplorais il y a peu de ne pouvoir me targuer d’aucune heure d’enseignement, ce qui fait figure de trou béant sur le CV quelqu’un qui se destine à une carrière universitaire, il faut l’avouer, je suis sortie de ma phase no future. Une heure et demi par semaine pendant trois mois, c’est peu mais ça suffit à me redonner confiance en moi et en mes capacités. Reste à voir si je suis capable d’enseigner, et de me mettre en position de « celle qui sait » (gros sentiment d’être une usurpatrice sur ce coup là). Mon premier cours étant dans deux jours (tout va bien… tout va bien…) je vous raconterai tout ça incessamment sous peu!

Comme un légo.

Il est très exactement 4h44. Insomnie? Pas vraiment, plutôt réveil anticipé. Je me suis couchée avant 23h et ai ouvert l’oeil à 3h. J’ai bien essayé de me rendormir, mais peine perdue, mon corps a décidé que quatre heures de sommeil c’était la panacée et qu’il était temps de se remuer un peu (mauvaise troupe!).

La question cruciale, c’est de savoir quoi faire d’intéressant à 3h du matin. J’ai bien pensé à travailler sur ma thèse, mais mes neurones, à cette heure-ci, sont loin d’être aptes à effectuer une quelconque tâche intellectuelle (une donnée que mon horloge interne n’a pas prise en compte). Aucune envie non plus de regarder un film ou une série, ni de bouquiner (voir phrase précédente) (ceci dit, c’est peut-être encore la meilleure solution pour sombrer de nouveau dans le sommeil). J’ai bien pensé à aller faire un footing, mais 1/cela va à l’encontre de mon éthique personnelle et 2/j’ai eu peur que des messieurs en blancs viennent m’embarquer, parce qu’il faut être sacrément dingue pour courir à travers les rues en pleine nuit.

J’ai donc décidé de changer la disposition de ma chambre. Il faut savoir qu’il manque à cette pièce environ un demi-mètre, en largueur, pour que toute configuration s’avère optimale. Or, en l’état actuel des choses, comme je peux difficilement pousser les murs, que mon armoire est un (joli) mastodonte et que mon bureau est très long,  je fais ce que je peux avec l’espace que j’ai. Ma dernière idée n’était pas mal, puisqu’elle permettait de libérer les deux côtés du lit, qui disposaient chacun de leur table de chevet (comme dans les vraies chambres d’adultes). Par contre, il me fallait marcher sur le lit pour accéder au bureau. Notez que, puisque mon lit est par terre (l’adulte s’éloigne à pas de géant), ce n’était pas très gênant, mais quand même si, parce que tout ceci reléguait le bureau au fond, et travailler dos à la fenêtre a quelque chose d’angoissant (enfin, moi, ça m’angoisse).

Me voilà donc lancée dans un grand jeu de Tétris nocturne silencieux (parce que je suis une charmante jeune femme qui respecte le sommeil de ses voisins), à déplacer, pousser le lit, faire basculer le bureau pied par dessus tête, balayer. L’opération finie, je n’arrive pas à dire si je suis satisfaite ou pas : la configuration est beaucoup plus fonctionnelle pour travailler mais la pièce avait plus de chien avant.

La prochaine fois, je pourrait toujours entreprendre de repasser, faire une séance d’abdos fessiers ou me lancer dans la préparation de crêpes pour le petit déjeuner (parfois, je me dis que j’en tiens vraiment une couche).